Sur la Côte de Granit rose

Le méthodisme wesleyen sur la Côte de granit rose :

Saint-Brieuc / Lannion / Perros-Guirec

Par Jean-Louis Prunier

 

Premières vagues d’évangélisation

  La région de Saint-Brieuc et la portion de côte bretonne connue maintenant sous le nom de « Côte d’Armor » représente, à partir de 1906, la section de la Bretagne évangélisée particulièrement par les méthodistes wesleyens français. Car ils sont les derniers à se présenter, et l’évangélisation de la Bretagne, en rapport à l’histoire de l’implantation des méthodistes français, a sa propre préhistoire. Dans son livre : Protestants et Bretons, la mémoire des hommes et des lieux, Jean-Yves Carluer consacre ses derniers chapitres à « La Bretagne, terre d’évangélisation [1]. » Il rappelle les vagues successives de missions galloises, qu’elles soient baptistes ou méthodistes calvinistes. Carluer s’en explique aussi dans sa contribution aux Actes de la journée d’étude de la Société d’étude du méthodisme français (la SEMF) en 2016, Les Facettes du méthodisme français :

« L’œuvre protestante galloise du Sud-Finistère et du Morbihan est très originale à plusieurs degrés. Elle l’est d’abord par la langue celtique, qui a servi de pont entre le Pays-de-Galles et la Basse-Bretagne avant de constituer le cadre religieux de la prédication, des cantiques et des divers écrits. On peut considérer que le passage du breton au français, réalisé dès le xixe siècle dans la branche lorientaise de l’œuvre, et dans les années 1830-1950 dans la branche bigoudaine, a clos l’épopée méthodiste galloise en relâchant la dimension identitaire. La suite logique était alors le ralliement à l’Église Réformée de France[2]. »

  Pourtant, en ce qui concerne le Nord de la Bretagne, c’est bel et bien un prédicateur wesleyen francophone qui pénètre le premier dans la cité catholique de Saint-Brieuc. Il s’agit d’Amice Ollivier qui, en février 1816, visite la ville après avoir longé la côte depuis Saint-Malo. Mais son action n’a guère de suite, et son ministère le plus marquant reste celui qu’il effectue à Cherbourg. Un élément nouveau intervient aussi pendant ces journées post-napoléoniennes : les Britanniques débarquent en quantité sur le sol de France, libérés des interdictions de séjour dues aux guerres précédentes. Ils attirés par les eaux ferrugineuses proches de Dinan, ou encore par l’attrait du travail qu’on peut trouver dans certaines mines locales, comme celles par exemple de plomb argentifère de Pont-Péan, ou dans l’industrie linière de Landerneau.

  Et puis c’est encore un méthodiste français, Achille Le Fourdrey, qui arrive au printemps 1832 à Brest. Converti à Cherbourg par Amice Ollivier : « Après quelques années passées dans le monde en qualité d’avocat, Le Foudrey gagna les Îles et, en 1832, il alla fonder l’Église de Brest où il resta jusqu’à sa mort en 1855[3]. » Bien que méthodiste de cœur, de formation et de théologie, Le Foudrey devient très vite pasteur concordataire, à l’instar de beaucoup d’autres pasteurs méthodistes français de la première génération, tels qu’Armand de Kerpezdron devenu pasteur de l’Église réformée de France à Mer par ordonnance royale du 26 décembre 1836, ou encore Pierre du Pontavice à Bolbec.

  La mission baptiste de Morlaix est fondée par le révérend John Jenkins, d’origine galloise, né en 1807 et mort le 28 octobre 1872. Alors qu’à Saint-Malo/Saint-Servan/Paramé se pose la question de la langue anglaise, dans la Bretagne bretonnante se pose la question de la langue bretonne. C’est pourquoi les missionnaires évangéliques viennent de préférence du Pays de Galles, où l’on parle un langage proche de la langue celtique bretonne. Grâce à cet atout de la langue, la bible est traduite en breton[4].

  Une autre vague d’évangélisation de la Bretagne vient elle aussi du Pays de Galles. James William est un pasteur de l’Église méthodiste galloise, de tendance calviniste. Il arrive à Quimper le 17 août 1842, et cinq ans plus tard, le 9 mai 1847, il participe à l’inauguration du temple de construit dans cette ville. Continuant sa mission d’évangélisation vers le sud de la Bretagne, il pose la première pierre du temple de Lorient le 26 juillet 1862. Et il rentre dans son pays en 1879, après avoir remis les communautés de Quimper et de Lorient aux mains des protestants réformés.

  La dernière vague d’évangélisation est personnifiée par le Révérend William Jenkin Jones qui, lui aussi, provient des milieux méthodistes calvinistes gallois. Il débarque à Quimper le 23 mars 1883 alors que l’on n’espérait plus de présence évangélique galloise. Son périmètre de travail se situe dans le quadrilatère formé par les villes de Quimper, Pont-L’Abbé, Douarnenez, Rosporden. Il s’agit d’une zone maritime où la population et les marins sont sensibles à la prédication évangélique. Le centre d’intérêt de la prédication et de l’action de Jones se déplace de l’annonce des conditions du salut à la lutte anti-alcoolique. Le message évangélique tend de plus en plus à être assimilé à un appel à l’abstinence. Á Lesconil par exemple, que Jones atteint en 1894, l’abstinence participe de l’identité des protestants évangéliques (le temple « Béthel » de Lesconil est inauguré le 18 août 1912).

  On peut donc conclure de ces vagues successives d’évangélisation de la Bretagne, avec Erwan Chartier-Le Floch, que :

« En quelques décennies, les Gallois, au nom des “liens sympathiques d’une même origine celtique” avaient donc eu un impact important sur la Basse Bretagne. Grâce à leurs efforts prosélytes, ils ont réussi à convertir plusieurs centaines de Bretons et à construire quelques lieux de culte qui ne sont pas sans rappeler les chapelles galloises Outre-Manche. Surtout, les Gallois se sont appuyés sur la langue bretonne et sur l’écrit pour diffuser leurs idées religieuses. C’est ainsi sous leur influence que la bible a été traduite, dans une langue bretonne accessible[5]. »

La « Mission bretonne »

  Et Saint-Brieuc ? Il semble que les pasteurs gallois, bien qu’y ayant fait quelques visites, n’y ont pas investi durablement et, écrit Jean-Yves Carluer : « Saint-Brieuc était au début du [xxe] siècle la seule grande ville et la seule préfecture de Bretagne encore sans pasteur résident[6]. » Pourtant, ajoute Carluer : « Les protestants [de Saint-Brieuc] furent successivement pris en charge par un pasteur baptiste de la mission de Morlaix, de 1865 à 1884, puis par l’Église réformée de Rennes jusqu’en 1904. Á cette date, la conférence méthodiste décida, avec le soutien de la Mission Populaire Évangélique d’y soutenir le pasteur Jean Scarabin, un breton de Guerlesquin qui s’était converti au protestantisme sous l’influence de Guillaume Le Coat[7]. » En effet, pendant le 51e synode de l’Église Évangélique de France, tenu à Paris entre le 9 et le 14 juin 1904, une décision est prise :

« Le synode décide qu’il y a lieu de commencer dès cette année une œuvre d’évangélisation en Bretagne. M. Jean Scarabin sera l’agent de cette œuvre. Les frais seront à la charge du fonds du 20e siècle. Cette œuvre sera entreprise sous la direction du Comité d’évangélisation. Il ne sera acheté aucun terrain ni élevé aucune construction sans l’assentiment du synode. Le synode décide qu’un rapport sur l’œuvre d’évangélisation sera publié chaque année par les soins du Comité d’évangélisation et du directeur de l’œuvre. Ce rapport devra être distribué largement dans le public religieux[8]. »

  Alors pourquoi, peut-on se demander, une campagne d’évangélisation à Saint-Brieuc, et en 1904 ? Edmond Gounelle arrive de Saint-Servan en automne 1902. Le 15 janvier 1903, il écrit à ses collègues : « Songez que je suis le seul pasteur français du littoral sur un parcours qui pourrait aller de Granville à Brest ![9] » Il est vrai que le Comité de l’œuvre d’évangélisation du synode méthodiste français a dû prendre le temps de réorganiser l’œuvre en général en réintégrant le travail de la Mission Gibson dans le giron du méthodisme français. La réunion des deux Districts, celui d’évangélisation et celui du Nord, est chose faite en 1899 : il n’y a plus qu’un District, le District du Nord, mais les fonds manquent pour entamer une nouvelle œuvre. Alors, au cours de la même année, le synode (Nîmes, 15-22 juin 1899) « a décidé la création d’un fonds appelé “Fonds du vingtième siècle”. Il s’agit de trouver, au moyen de souscriptions volontaires, une somme d’argent qui sera consacrée à donner, à l’aube du xxe siècle, une impulsion nouvelle à l’évangélisation de notre pays[10]. » Si l’on tient compte des décisions précédentes du Comité missionnaire de Londres de diminuer progressivement l’allocation annuelle envoyée à l’Église Évangélique Méthodiste de France pour son entretien, dans le but qu’elle devienne financièrement autonome, l’évangélisation agressive, la conquête de sites nouveaux, sont devenues une nécessité impérieuse pour la survie de l’œuvre méthodiste en France. D’un autre côté, l’abandon de l’œuvre en Suisse romande est définitive en 1900. Les méthodistes français peuvent, dès lors, penser à un autre lieu d’évangélisation.

  La personnalité de Jean Scarabin est aussi, bien sûr, déterminante. Il est né le 15 novembre 1876 à Plougras[11] et entre comme étudiant à l’école de théologie méthodiste en 1900. En 1904, il est mis en activité sous la direction de la Commission d’évangélisation qui pense à lui, bien évidemment, pour la Bretagne. Enfin, Outre-Manche, Evan Roberts commence dès septembre 1904 à enflammer les foules du Pays de Galles lors du puissant Réveil étudié par Henri Bois en 1906[12]. Bien que les méthodistes français n’aient probablement pas bien perçu ce qui se passait au Pays de Galles, les Bretons (et leurs pasteurs gallois et évangéliques) doivent en avoir des échos très tôt. Le réveil gallois n’a pas provoqué l’arrivée de Scarabin à Saint-Brieuc, mais il a probablement contribué au succès du missionnaire en Côtes d’Armor.

  Jean Scarabin se trouve en Bretagne comme un poisson dans l’eau. Il parle la langue locale, et profite du vent nouveau de Réveil qui vient du Pays de Galles :

« Conformément à la décision de la conférence[13] de 1904 de fonder, avec la somme collectée comme Fonds du xxe siècle, une mission nouvelle, un jeune pasteur parlant le breton, a été nommé à Saint-Brieuc. Deux salles ont été louées ; avec le concours d’un colporteur employé par nous, avec l’aide de la Société Biblique d’Écosse, M. Scarabin a pu visiter un bon nombre de villes, de villages, de fermes, et y prêcher, quelques fois même dans des auberges. Le nombre et le sérieux des auditeurs nous ont donné lieu de rendre gloire à Dieu et ont augmenté en nous la conviction que Dieu nous a vraiment conduits dans ce pays[14]. »

  Tout se passe donc au mieux. Pourtant le jeune proposant se trouve dès le début de l’année suivante confronté à la Loi de décembre 1905 sur la séparation des Églises et de l’État. Et la toute petite communauté méthodiste briochaine doit se mettre en conformité avec la loi. Elle se réunit donc à la salle de culte située au 12 de la rue du Champ de Mars [actuellement rue Général Leclerc] lors d’une Assemblée générale extraordinaire constituante, le 20 mai 1906. Douze membres sont présents : le pasteur proposant : « Jean Scarabin, MM. Bird, Oscar Hansen, Hermet, Bonnet, Gouriou, Le Hech, et Mesdames Scarabin, Bird, Aubin, Guillou et Dousset[15]. » Les statuts sont lus et approuvés. Le premier Comité directeur est nommé : Jean Scarabin est naturellement président, le vice-président est M. Oscar Hansen, le secrétaire M. Le Hech et le trésorier M. A.J. Bird. La déclaration de la création de l’Association cultuelle de l’Église Évangélique Méthodiste de Saint-Brieuc paraît au Journal Officiel du 12 juin 1906, page 3987, première colonne. Le synode de 1906 (Anduze, 20 juin – 5 juillet) entérine cette création et en profite pour consacrer le nouveau pasteur de Saint-Brieuc, Jean Scarabin, le 4 juillet. La première Assemblée générale de la nouvelle association cultuelle se réunit le 18 février 1907. Elle change de secrétaire, M. Nicolaysen remplaçant M. Le Hech, et accueille sept nouveaux membres : MM. Ricœur, Buanec et Gros, Mesdames Ricoeur, Buanec, Bruyant, et Mlle Gardery. Les Ricoeur sont probablement les parents de Paul, le grand théologien et philosophe protestant, né à Valence en 1913, mais qui a suivi ses études de philosophie à Rennes. Fin 1907 Scarabin accueille dans sa famille son deuxième enfant, le petit Henri. Le 10 janvier 1908, il écrit à ses collègues qu’il a déjà réalisé une tournée missionnaire dans le Trégor, mais ne trouve aucun logement disponible ni à Guingamp ni à Lannion. Il explique cela par le fait que :

« Dans nos villes, il n’y a pas d’industrie et par conséquent pas d’ouvrier. Ceux-ci, le peu qu’il y a, dépendent généralement d’un patron ami de l’Église, et quant à nos commerçants, ils ont trop à compter sur leur clientèle pour se compromettre en venant écouter “le protestant”. Il n’en est pas ainsi de nos marin-pêcheurs qui peuvent toujours vendre leur poisson, quand il y en a, quelles que soient leur conduite ou leurs opinions. Malgré leur extrême pauvreté, ils vivent libres et indépendants. Ils ne sont esclaves que de l’alcool qui les décime[16]. »

  Jean Scarabin trouve enfin un local à La Clarté, petit bourg entre les deux villages côtiers de Perros et de Ploumanach. Quant à Saint-Brieuc, qu’il ne néglige pas : « Notre Église compte quelques protestants vraiment consacrés à Dieu […]. Mais ce qui nous inquiète, c’est l’absence dans notre culte de tout vrai Briochain ou habitant de Saint-Brieuc. Tout notre monde est venu du dehors et nos efforts pour attirer les habitants semblent stériles jusqu’ici[17]. » Il s’installe alors hors de Saint-Brieuc, à Cesson, petit village côtier proche de la grande cité, où le public est plus attentif à la prédication méthodiste qu’au centre-ville. Pourtant Scarabin déménage encore. Il trouve un logement à Lannion et le synode de 1908 (Nîmes, 20 juin – 2 juillet) décide de l’y placer, et poste à Saint-Brieuc le jeune et brillant Théophile Roux. Ce dernier a été nommé en 1906 à la direction de l’œuvre d’évangélisation de la nouvelle Église Évangélique Méthodiste de France. C’est donc un homme très occupé. Ainsi en témoigne sa lourde correspondance : durant tout le temps de son séjour à Saint-Brieuc, entre octobre 1908 et septembre 1920, il écrit au moins dix longues lettres à la Correspondance Fraternelle, et pourtant dans aucune de ces missives on ne trouve la moindre allusion à Saint-Brieuc et à son Église locale, contrairement à celles qu’écrivent les autres pasteurs. De plus Roux est très procédurier. Comme il exerce le poste supplémentaire de trésorier général de l’œuvre méthodiste en France, il impose aux Églises locales des rapports extrêmement précis consignés dans des schédules, où doivent apparaître tous les détails de la vie ecclésiale, depuis les réparations du vélocipède jusqu’au salaire du colporteur occasionnel. Les archives de l’Église réformée de Saint-Brieuc ont conservé quelques exemplaires de ces schédules, ce qui représente une opportunité rarissime pour l’historien, peut-être due à Roux lui-même qui les a gardés tout le temps de sa présence et les a laissés à son départ après en avoir pris grand soin.

  En 1909 (synode de Dieulefit, 10-17 juin) Théophile Roux cumule la présidence de l’œuvre d’évangélisation, la trésorerie nationale, et la présidence annuelle du synode. Rien d’étonnant donc à ce que, dans les comptes rendus des Assemblées générales de l’Association cultuelle méthodiste de Saint-Brieuc, les rares remarques de Roux montrent à quel point son ministère en Bretagne reste superficiel. Deux exemples le prouvent. Dans le premier : « M. Roux parle de la ponctualité au culte et de l’utilité de lire la Bible[18] », ce qui laisse supposer qu’on ne lit plus la Bible pendant les cultes méthodistes, à Saint-Brieuc, en 1910. Une seconde remarque, émise pendant l’Assemblée générale de 1911, signale que : « le pasteur propose que l’auditoire dise le “Notre Père” avec le pasteur au culte[19] », ce qui semble affirmer que cela ne se faisait pas. Il est évident qu’un pasteur aussi occupé sur le plan national ne peut décemment pas desservir un poste si avancé dans l’évangélisation agressive en milieu catholique romain.

  Pourtant Roux paraît à la fois riche et généreux pour son Église locale : « Le pasteur Roux est nommé à Saint-Brieuc en septembre 1908. Il fait construire à ses frais le temple actuel, 3 rue Victor Hugo, avec le presbytère à l’étage supérieur. Il accepte de plus d’assurer la desserte sans rémunération, permettant ainsi la création du poste de Lannion/Perros-Guirec[20]. » Les Assemblées générales de 1908 et 1909 confirment la construction du temple. Le 27 janvier 1908 : « le pasteur Roux offre de remplir sans traitement les fonctions de pasteur de l’Association cultuelle de Saint-Brieuc, et de prendre à sa charge les frais d’achat d’un terrain et de la construction d’une chapelle-presbytère. L’association accepte à l’unanimité les propositions du pasteur Roux et exprime au pasteur Scarabin [qui part à Lannion] tous ses regrets de ne pouvoir le conserver[21]. » L’année suivante, le 10 janvier 1909 : « Au nom de l’assemblée M. Hansen remercie M. et Mme Roux des sacrifices qu’ils ont faits en construisant à leurs frais le temple-presbytère et en acceptant de remplir sans rémunération les fonctions de pasteur à Saint-Brieuc[22]. » On peut donc en conclure, sans grand risque de se tromper mais sans pouvoir être plus précis dans l’état actuel de la recherche, que le temple-presbytère méthodiste, 3 rue Victor Hugo à Saint-Brieuc, est construit et inauguré pendant l’année 1908.

  En 1911, l’association cultuelle regroupant Saint-Brieuc et Lannion/Perros-Guirec compte 64 inscrits dont une vingtaine seulement sont membres. Roux reste à Saint-Brieuc pendant toute la durée de la Grande Guerre. En 1914, il n’y a plus que 20 membres comptés par le Synode (Paris, 16-19 juin) et, en 1915, l’Assemblée générale du 10 juillet préconise la fondation d’une : « œuvre en faveur des réfugiés et de nos soldats[23] », et d’envoyer le pasteur visiter les prisonniers allemands à l’usine du Jouquet (Vallée du Gouët). Jean-Yves Carluer confirme l’engagement des méthodistes de Saint-Brieuc dans ces œuvres sociales : « Un champ de travail inédit s’ouvrait devant les pasteurs bretons qui avaient échappé à la mobilisation. Le faible tissu protestant régional les incitait à devenir des aumôniers auxiliaires et bénévoles. Les évangélistes baptistes ou méthodistes rencontrèrent les soldats alliés ou les prisonniers allemands des alentours de leurs villes. Ceux qui étaient de nationalité française furent appelés de façon systématique à ce ministère. Á Saint-Brieuc, Théophile Roux visita les hôpitaux et les casernes des Côtes d’Armor[24].

  La guerre finie, Roux annonce son départ lors de la réunion de l’Assemblée générale du 30 novembre 1919. Paul Wood, fils de James, est pressenti pour le remplacer. Mais le synode de 1920 (Lasalle, 29 juin-2 juillet) en décide autrement, et retire Scarabin de Thiers (où il est resté de 1917 à 1920) pour le placer à Saint-Brieuc. Le nouveau pasteur s’installe donc dans le presbytère situé au-dessus du temple, propriété de M. et Mme Roux qui établissent un contrat de location avec les méthodistes de Saint-Brieuc. D’ailleurs Théophile Roux revient de temps en temps : ainsi préside-t-il l’Assemblée générale de l’Association cultuelle de Saint-Brieuc/Lannion/Perros-Guirec du 26 mars 1922.

La « Mission itinérante »

Tout change et se complique en 1923. Le synode de cette année-là, en effet, décide d’un : « plan d’action en vue d’une évangélisation plus intensive et plus vaste[25]. » Le synode énonce en conséquence cette proposition :

« Mission bretonne : Le synode, vivement préoccupé de la nécessité de développer l’œuvre en Bretagne et de profiter des occasions favorables qui se présentent, émet un avis favorable pour l’emploi de deux nouveaux agents : à Saint-Brieuc et dans la Mission Bretonne ; le synode exprime à la Mission Populaire Évangélique toute sa reconnaissance pour le concours apporté déjà par elle à Saint-Brieuc et pour l’offre généreuse faite par elle de concours nouveaux, qu’il accepte avec gratitude ; le synode, désireux de travailler en accord parfait avec le Comité missionnaire de Londres, charge le bureau de transmettre à ce Comité le vœu que ces mesures soient prises le plus tôt possible, pour l’emploi des deux nouveaux agents en Bretagne (voté à l’unanimité)[26]. »

  Un an plus tard les deux nouveaux venus sont là. Il s’agit, pour Saint-Brieuc, de l’évangéliste François Manach, arrivé du Havre en décembre 1924. Il reste jusqu’en septembre 1928, assurant : « les cultes au Légué en Plérin chaque semaine et des visites chez les habitants. Il accompagne aussi parfois le pasteur Scarabin dans ses déplacements pour l’évangélisation du département[27]. »

  Déjà en 1923 le Synode (Nîmes, 12-15 juin) donne tous pouvoirs à Scarabin pour vendre un terrain que l’Église de Saint-Brieuc possède à Perros-Guirec. Et en 1924, le Synode (Calais, 13-16 mai) l’autorise à acheter quelque chose en Bretagne. L’Assemblée générale qui précède ce synode, réunie le 23 mars 1924, avait émis le vœu suivant : « Le synode peut-il nommer un pasteur à Saint-Brieuc pour qu’il [le pasteur Scarabin] puisse s’occuper de l’évangélisation en Bretagne ?[28] » Mais la Mission itinérante prévue et voulue par Scarabin est remise à plus tard. En effet, pendant l’Assemblée générale qui se tient le 12 octobre 1924, on apprend que des pourparlers sont engagés par Scarabin : « concernant un immeuble situé sur les quais du Légué, commune de Plérin, dénommé La Cale fleurie. Le synode de Calais donne pleins pouvoirs à Scarabin pour signer cet achat d’immeuble. Approuvé à l’unanimité[29]. François Manach s’installe donc au Légué dès son arrivée, dans le nouvel immeuble récemment acheté. Le Synode de 1925 (Le Vigan, 5-8 mai) entérine cet achat, et ajoute dans ses Actes que Scarabin a mis en service une Semeuse, ainsi qu’une autre voiturette appelée un peu plus tard, dans une schédule de Roux, le Gospel van de Scarabin. Á mi-chemin entre le Gospel Van et le temple traditionnel, deux structures d’accueil adaptées à l’évangélisation apparaissent alors : la chapelle démontable en bois et la Semeuse. La chapelle démontable (comme à Ploumanach, Loquemeau, Perros-Guirrec et même Honfleur) est fixe, pas très grande, sujette à dégradations rapides. La Semeuse est une salle démontable et semi-mobile, posée sur des pilotis d’acier, pouvant contenir jusqu’à 60 personnes, et permettant l’évangélisation itinérante en se déplaçant de lieux en lieux. Lorsque Scarabin prend possession de sa semeuse, il l’installe aussitôt à Guingamp et y envoie Manach, qui partage son temps entre Guingamp et Le Légué.

  De 1927 à 1932, l’ensemble des dessertes de Saint-Brieuc – Le Légué – Guingamp auquel on ajoute la Mission itinérante initiée par Jean Scarabin, et le groupe Lannion / Perros-Guirec / Trébeurden, est qualifié par les Actes des Synodes correspondants sous le nom de Mission bretonne. Les principaux acteurs changent rapidement pendant cette période de cette Mission bretonne. Au Légué, l’évangéliste Manach s’en va à Perros-Guirec en septembre 1928. Le Légué est alors laissé un an sans pasteur, comme poste « à pourvoir », jusqu’à ce que le fils de François Manach, Daniel Manach, alors étudiant en théologie méthodiste dans le but d’être un jour pasteur, vienne à son tour y passer une année d’octobre 1929 à septembre 1930. Le Synode de 1930 (Lasalle, 24-27 juin) prend à son tour de grandes décisions. Il accepte en premier lieu le départ de Jean Scarabin de Saint-Brieuc. Depuis longtemps en effet ce pasteur désirait se consacrer à une Mission itinérante en Bretagne bretonnante. Il part donc avec la Semeuse. Ce départ signifie aussi, par la même occasion, l’abandon de la présence méthodiste à Guingamp où, de toute façon, la prédication méthodiste n’a pas eu grand succès. Le même synode remplace aussi l’étudiant Daniel Manach en poste au Légué, où il ne reste qu’un an, par le pasteur chevronné Georges Whelpton. Ce dernier, qui arrive à Saint-Brieuc en septembre 1930, dessert donc à la fois Saint-Brieuc et Le Légué. Dès l’année suivante (1931), alors que Jean Scarabin continue sa Mission itinérante avec sa semeuse, Whelpton abandonne définitivement la desserte du Légué, se recentrant sur Saint-Brieuc.

Entrée dans l’ERF

  Georges Whelpton quitte la Bretagne en septembre 1932 et le synode de cette année-là (Nîmes, 28 juin – 1er juillet) promeut Scarabin au titre de surintendant de toute l’œuvre bretonne, et lui confie la desserte conjointe de Saint-Brieuc et de la Mission itinérante. Ce pasteur reste donc seul sur son double poste. Il faut dire que l’argent commence à manquer et, aux dires de Théophile Roux, la mission en Bretagne coûte extrêmement cher. En 1935 la pénurie d’argent est telle que le synode (Nancy, 25-28 juin) autorise Scarabin à vendre l’immeuble du Légué. Et, en 1936, la Mission itinérante cesse tout à fait son activité. Jean Scarabin reste encore un an à Saint-Brieuc, avant de laisser la place, en octobre 1937, à Yves-Maurice Crespin. Ce dernier préside donc l’Assemblée générale extraordinaire du 10 juillet 1938 :

« Après un exposé fait par le président, le pasteur Crespin, [l’assemblée] déclare, à l’unanimité, de faire partie de l’Église Réformée de France, reconstruite dans son unité, et qui a formulé sa déclaration de foi et les conditions religieuses exigées des membres responsables, sous réserve que cette décision soit confirmée par la Commission exécutive de l’Église Évangélique Méthodiste, étant bien entendu qu’il s’agit pour le moment d’une double affiliation. L’Église Évangélique de Saint-Brieuc se soumet aux prescriptions de la discipline de l’Église Réformée de France et aux dispositions des statuts et des règlements synodaux[30]. »

  L’Assemblée générale suivante, réunie le 5 février 1939, se contente de confirmer la décision de l’importante assemblée du 10 juillet précédent. Et en conséquence le synode de 1939 (Paris, 19-22 juin) peut donc affirmer dans ses Actes que : « Saint-Brieuc – Perros-Guirec – Lannion sont autorisés à entrer dans l’ERF[31]. »

  L’histoire du méthodisme à Saint-Brieuc s’arrête là. Pourtant il faut aller un plus loin, car la deuxième guerre mondiale vient d’éclater. En 1906, le premier vice-président de la nouvelle Église Évangélique Méthodiste de Saint-Brieuc est un membre éminent de cette Église depuis ses fondements. Il s’agit d’Oscar Hansen. Ce dernier participe toujours aux travaux du Comité directeur de cette Association cultuelle, tantôt comme trésorier, tantôt comme secrétaire. Son fils, Erling Hansen, futur médecin, remplace son père malade lors de l’Assemblée générale du 28 avril 1929, où il est élu à son tour membre du Comité directeur alors qu’il n’a que vingt ans. Oscar Hansen reste membre de ce Comité directeur jusqu’en 1939 et même après la guerre, au sein du Conseil presbytéral de l’Église réformée de Saint-Brieuc. Le 15 janvier 1952, Oscar Hansen est nommé conseiller honoraire à vie et, le 15 mai 1956, il assiste à son dernier conseil. Il meurt le 20 janvier 1970 dans sa 93e année. Son fils Erling, déjà membre du Comité directeur en 1929, devient le trésorier de l’association cultuelle le 5 février 1938.

  Au début de la guerre, le docteur Erling Hansen et le pasteur Yves-Maurice Crespin sont donc à la tête de l’Église réformée de Saint-Brieuc. Crespin entre très vite en résistance :

« Arrêté d’abord en 1941 pour être passé en zone libre avec du courrier (lettre de Bachs du 5 juillet 1941 et lettre de Maurice Rohr du 7 juillet 1941), il est libéré après quelques mois de détention. Arrêté de nouveau le 2 novembre 1943 en même temps que le docteur Hansen, ils sont tous deux déportés à Buchenwald pour faits de résistance, dénoncés par Yves Le Guilchen un de leurs protégés qui était sans famille, en même temps que Georges Bessis directeur du Centre de réadaptation de Hinglé (près de Dinan) et de Dudoret, pion du lycée Anatole-Le Braz à Saint-Brieuc. Le pasteur Crespin est mort à Dora le 14 mars 1944, commando de Buchenwald d’après les bureaux du camp, le 11 mars 1944 d’après Arolsen à Dora d’une pneumonie. Bessis et Dudoret sont morts à Theresienstadt la veille de la libération du commando par les Américains[32]. »

Louis Dudoret, né à Paris le 15 février 1922, était élève-maître de la promotion 1940-1943 au lycée A. Le Braz.

  Le docteur Hansen revient seul de la déportation fin avril 1945. Il reprend sa place dans l’Église réformée de Saint-Brieuc, d’où il se retire du Conseil presbytéral en 1985 après 47 ans de présence. Quant au pasteur Yves-Maurice Crespin, une plaque commémorative consacrée à son souvenir est apposée sur le mur de façade du temple de Saint-Brieuc avec ces mots : « Á la mémoire du pasteur Y. Crespin “déporté résistant” mort en déportation à Dora le 14 mars 1944. »

L’annexe de Lannion et du Trégor

  Depuis 1904 et son arrivée en Bretagne, Jean Scarabin est persuadé qu’il est plus profitable de s’adresser aux marins du littoral plutôt qu’aux bourgeois catholiques des grandes villes. La côte du Trégor l’attire donc. Le Synode de Nîmes (20 juin – 2 juillet 1908) accède à son désir, et envoie Théophile Roux le remplacer à Saint-Brieuc pour qu’il puisse s’installer quelque part entre Lannion et la côte de granit rose. De 1908 à 1912, Scarabin dessert donc Lannion, où il habite avec sa famille au Marhallach, et fait de longues tournées dans le Trégor et sur la côte. Á Lannion, rien n’est facile :

« Á Lannion, nous sommes plus que jamais entourés d’ennemis et de difficultés. Cette petite ville nous paraît être fermée plus que jamais à notre message. Il y a chez les Lannionais une recrudescence d’hostilités à notre égard. Cependant nous y tenons une petite réunion dans la cuisine, assez grande, d’une amie. Depuis que notre salle de réunion nous a été retirée, par malveillance, il nous a été impossible d’en louer une autre, et pourtant ce n’est pas ce qui manque[33]. »

  Le premier village côtier évangélisé est Trébeurden, cité dans les Actes des synodes postérieurs à 1910. Et une des schedules du pasteur de Saint-Brieuc signale en outre que Scarabin reçoit une allocation pour trois enfants, pour un cheval, et pour le traitement d’une dame visiteuse. Cette dame, Mlle Anne-Marie Broudic, reste au service de ce qui devient en 1927 la Mission bretonne jusqu’en 1939, date où l’on perd sa trace. Le 5 janvier 1911, Scarabin raconte à ses collègues un peu de sa vie quotidienne :

« Cet hiver est particulièrement mauvais pour mes courses missionnaires. La pluie et les tempêtes ont rendu nos chemins presque impraticables. Nous avons ici aussi nos inondations et bien des paysans sont bloqués dans leur village. La misère est grande dans le pays et prend des proportions inquiétantes. Néanmoins nous avons pu faire quelques tournées de colportage, visiter quelques nouveaux villages et y organiser quelques réunions. L’almanach du Tempérant, le N. T. et des portions de l’Écriture sont nos livres de vente. Celle-ci n’est jamais bien élevée et nous le comprenons : un ouvrier journalier qui gagne 0,75 ou un franc par jour, qui a une nombreuse famille, ce qui est le cas presque toujours ici, ne peut guère distraire cinq sous pour un livre qu’il ne connaît pas et dont il ne sent nullement le besoin. Et la femme de 40 ans dans nos campagnes ne sait généralement pas lire[34]. »

  Pendant l’hiver suivant, Jean Scarabin décide de s’installer en mars 1912 plus près de ces nouveaux villages visités. Il pose ses bagages à Ker Avel, sur la commune de Perros-Guirec. Pour le remplacer à Lannion, la Mission bretonne salarie un deuxième agent, l’évangéliste Jean Droniou. Le Synode 1912 (Codognan, 13-16 juin) autorise l’achat d’une chapelle démontable, qui est mise en place sur un terrain loué à Ploumanach. Cette chapelle est la plus ancienne chapelle méthodiste dans le Trégor. Scarabin évangélise non seulement Trébeurden, mais aussi L’Île Grande, et Ker Aliès où il habite désormais avec son épouse et ses cinq enfants. Pendant l’Assemblée générale de l’association cultuelle de Saint-Brieuc du 2 mars 1914 : « le pasteur Scarabin expose la situation de l’œuvre missionnaire à Perros-Guirec, et la nécessité de construire un petit temple. Projet d’achat d’un terrain (démarches en cours)[35]. » En effet le 12 avril suivant, Scarabin signe avec M. et Mme Le Cujat, vendeurs, l’acte d’achat du terrain à Perros-Guirec. Le Synode suivant (Paris, 6 – 19 juin 1914) donne un avis favorable à la construction d’une chapelle-presbytère sur ce terrain nouvellement acquis, mais la guerre éclate quelques semaines après et le projet de chapelle est ajourné.

  Scarabin est mobilisé fin 1914 et le reste en 1915. Mme Scarabin et M. Droniou s’occupent de la desserte, et maintiennent ouvertes les salles de culte à Trébeurden, L’Île Grande et à Ploumanach. On construit à Perros-Guirec, sur le terrain acheté en 1914, une chapelle démontable en bois, comme celle de Ploumanach, qui commence à prendre l’eau. Jean Scarabin rentre du front probablement au cours de l’été 1916, ce qui peut s’expliquer par le nombre de ses enfants qui font de lui un soutien de famille nombreuse. Les Schedules de Saint-Brieuc constatent à cette époque l’absence totale de recettes locales provenant de la Mission bretonne. Celle-ci coûte fort cher et ne rapporte rien. Les méthodistes payent le loyer, soit de la salle de culte louée, soit du terrain sur lequel est monté une chapelle en bois. Fin mars 1917, Scarabin reçoit une allocation pour six enfants et, fin septembre de la même année, l’allocation lui est versée pour sept enfants. S’il n’y a pas d’erreur de compte, le pasteur Scarabin est donc le père d’une famille de plus en plus nombreuse. Toute cette belle famille quitte alors la Bretagne pour l’Auvergne, en octobre 1917, et le jeune britannique Francis S. Foss arrive à son tour à Perros-Guirec.

  Á la fin de la guerre, on compte donc deux chapelles démontables en bois (Ploumanach et Perros-Guirec) et cinq loyers de salles de culte ou de terrains. Foss, une fois installé à son poste, travaille en collaboration avec l’évangéliste Droniou qui, lui, reste à Lannion. D’après une schedule, Foss aurait même l’usage d’une motocyclette. Francis Foss reste trois ans en Bretagne. Il quitte Perros-Guirec en septembre 1920, en même temps que l’évangéliste Droniou qui quitte son poste de Lannion[36]. Et Henri Whelpton, fils de Georges, s’installe à Pont-Couennec (commune de Perros-Guirec) en octobre 1920 pour desservir l’ensemble des deux postes d’évangélisation de Lannion et de la côte. Il n’est pas seul, car Mlle Broudic, toujours fidèle, l’accompagne dans ses tournées d’évangélisation. Le pasteur allonge d’ailleurs ses tournées, et visite le village lointain de Loquémeau. Entre 1920 et 1923, il n’y a donc que deux pasteurs dont un à Saint-Brieuc (Jean Scarabin) et un autre à Perros-Guirec / Lannion (Henri Whelpton). En 1921 la Mission bretonne est rattachée officiellement à l’Association cultuelle de Saint-Brieuc, et le pasteur de Saint-Brieuc devient automatiquement le surintendant de l’ensemble. Henri Whelpton, avec son épouse et ses deux enfants, prend position à Lannion, rue Ker Maria, pendant l’été 1923.

  L’effort d’évangélisation de la Bretagne décidé par le Synode de 1923 (Nîmes, 12 – 15 juin) tombe donc à point nommé, et se concrétise par l’arrivée en octobre 1924 du jeune proposant Samuel Bourguet, qui prend ses quartiers à Perros-Guirec pour seconder Henri Whelpton qui, lui, dessert Lannion. Un peu avant l’arrivée de Bourguet, lors de l’Assemblée générale du 14 septembre 1924 : « Le pasteur Scarabin, président, expose la situation de l’œuvre missionnaire à Lannion et la nécessité d’y acheter un immeuble, en accord avec le synode[37]. » Les Actes du Synode suivant (Le Vigan, 5-8 mai 1925) révèlent qu’un terrain a bel et bien été acheté à Lannion pour y construire une chapelle, rue Joseph Morand, dans la prolongation de la rue Ker Maria. Une Schedule postérieure au Synode signale en outre la construction d’une chapelle démontable en bois sur un terrain déjà propriété de l’Association cultuelle, à Loquémeau. Lors de l’Assemblée générale du 15 octobre 1925, le secrétaire de la séance résume l’état des lieux : « Le pasteur [Scarabin] expose la situation faite par l’association aux environs de Lannion, notamment à Loquémeau – commune de Trévez – à L’Île Grande et à Kerinoc dans la commune de Pleumeur-Bodou ainsi qu’à Trégastel et à Perros-Guirec. Achat d’immeubles prévu, en accord avec le pasteur Whelpton de Lannion, dans cette région[38]. »

  Dans une lettre confiée à la Correspondance Fraternelle, datée du 18 avril 1926, Henri Whelpton constate avec un certain désespoir qu’il a enfin célébré un mariage à Lannion, le premier en cinq ans. Á la fin de l’année 1926, grâce à Anne-Marie Broudic toujours aussi présente, un deuxième poste est fondé à Perros-Guirec même : le poste de Perros-rade vient compléter le poste primitif de Perros-ville. D’autre part, pour construire la chapelle de Lannion, il faut de l’argent. Les méthodistes bretons vendent donc une partie du terrain de Loquémeau qu’ils possèdent, gardant l’autre partie du terrain pour la chapelle en bois qui y est montée. Et, avec cet argent : « une chapelle est en construction à Lannion. Elle a coûté environ 95.000 francs. Presque tous les fonds nécessaires sont déjà assurés[39]. » Cette affirmation du Synode de Paris (18 juin – 1er juillet 1927) paraît antidatée, car Henri Whelpton signe avec l’entrepreneur Gueguen, le 9 décembre 1927, le contrat pour la construction de la chapelle de Lannion sur les plans de l’architecte Le Corre[40]. La chapelle est inaugurée en octobre 1928, l’année même du départ de Samuel Bourguet qui est cédé à la Société Évangélique des Missions de Paris pour aller diriger l’école normale de Tananarive à Madagascar. L’évangéliste François Manach, fidèle mais peu instruit, arrive alors à Perros-Guirec, pour ne plus quitter cette petite ville. Et ce n’est pas tout : lors du Synode de 1929 (Nancy, 11-14 juin) la résolution suivante a été votée : « Le synode, saisi d’une demande du Comité missionnaire adressée à M. Henri-Ed. Whelpton, en vue de l’accomplissement d’une mission temporaire à Haïti, et vivement touché de cet appel, tient à exprimer à M. Henri Whelpton sa vive sympathie et ses regrets de le voir abandonner pour plusieurs mois l’œuvre à laquelle il s’est dévoué de tout cœur en Bretagne. [… Le synode] charge le bureau de prendre les mesures nécessaires pour pourvoir au poste laissé vacant par le départ de notre frère[41]. »

  Le bureau du Synode envoie donc à Lannion proposant Henri Orange pour remplacer Henri Whelpton, en octobre 1929. Pendant deux ans, l’évangéliste et le proposant travaillent ensemble à l’évangélisation du Trégor et de la côte de granit rose, avec l’aide de Mlle Anne-Marie Broudic. Fin 1929, ils doivent porter leurs efforts, d’après le Synode, sur les villages de Ploumanach, de Trébeurden et Plougastel, en plus de Perros-Guirec. En dehors des trois chapelles démontables en bois (Ploumanach, Loquémeau et Perros-Guirec), plusieurs salles de cultes sont louées, à L’Île Grande, Trébeurden et, occasionnellement, à Louannec et à Trégastel. Mais le projet, datant de 1914, d’une chapelle construite à Perros-Guirec n’est toujours pas réalisé. Henri Whelpton revient d’Haïti fin 1931 et reprend sa place à Lannion. Il y reste encore deux bonnes années, pendant lesquelles il voit passer, dans le cadre de sa Mission itinérante, son collègue Scarabin au volant de son Gospel Van, ou camionnette missionnaire. Lorsque le pasteur Whelpton part, en septembre 1933, le poste de Lannion / Perros-Guirec prend le nom de l’Œuvre bretonne. Et au côté de François Manach, c’est le pasteur Marcel Raspail qui occupe le poste de Lannion, entre octobre 1933 et septembre 1936, suivi de Marcel Arnal qui, lui, reste à Lannion d’octobre 1936 à septembre 1938. Après ce dernier pasteur, le poste est « à pourvoir » à partir d’octobre 1938.

  De son côté François Manach voit son destin prendre une bonne direction. Cet évangéliste, qui réussit à Perros-Guirec, reçoit du Synode de 1934 (Anduze, 19-22 juin) une délégation pastorale valable une année, lui permettant d’effectuer les actes pastoraux. L’année suivante le Synode de Nancy (25-28 juin 1935) reconduit cette délégation pastorale. Henri Whelpton s’en explique dans une schedule de l’été 1935 :

« Je vois deux objections à enlever Manach de Perros-Guirec. D’abord c’est faire des économies sur l’œuvre d’évangélisation, alors que le Comité souhaite voir l’évangélisation développée ou maintenue. Ensuite il y a la difficulté de lui trouver autre chose. Le renvoyer serait tout simplement inique, à un moment où un homme de son âge n’a aucune chance de trouver un travail laïque, ou bien de trouver un travail d’évangéliste. S’il faut lui verser une pension, autant le garder où il est[42]. »

  Du coup ressurgit le besoin d’une chapelle à Perros-Guirec. L’Association cultuelle de Saint-Brieuc y possède déjà un terrain, qu’elle échange contre un autre terrain mieux approprié pour la construction d’un petit temple. La chapelle de Perros-Guirec est construite dans la foulée, et dédicacée le 6 mai 1937. Le 27 mai suivant, pendant le Synode de Livron (25-28 mai, François Manach reçoit de ses collègues l’imposition des mains le consacrant au saint ministère dans l’Église Évangélique Méthodiste de France.

  Lors des discussions concernant la fusion de l’Église Évangélique Méthodiste de France dans la future Église Réformée de France, et compte tenu de l’unanimité recueillie lors de l’Assemblée générale extraordinaire du 10 juillet 1938, le Synode de Paris (19-22 juin 1938) autorise aussi bien Saint-Brieuc que Lannion / Perros-Guirec à rejoindre l’ERF, mais Lannion et Perros-Guirec étant de plus autorisés à s’affilier à la Société Centrale Évangélique.

  Á Perros-Guirec, le pasteur François Manach reste à son poste. Il prend sa retraite en 1950, et meurt en 1968. Il partage avec son épouse, décédée quelque temps après lui, la même tombe contre le mur d’enceinte du cimetière de Perros-Guirec. Une de ses filles, Madeleine, se trouve à leur côté, dans une tombe, elle aussi couverte d’une plaque de granit rose, ce granit rose des côtes du Trégor qui ont si longtemps pu voir la petite silhouette du vieux pasteur aux yeux pétillants passer sur le chemin des douaniers, contemplant le vaste océan.

Bibliographie

*Abréviations :

AcC : Actes des Conférences françaises méthodistes

CF : Correspondance fraternelle des pasteurs méthodistes en France

AG : Assemblée générale

*Ouvrages de référence :

Album de Photos de l’ERF Côtes d’Armor.

Archives de l’ERF Côtes d’Armor, Temple de Saint-Brieuc.

Archives de « France-Mission », Chapelle de Lannion, fournies très aimablement par les actuels propriétaires, les responsables de l’association « France-Mission » à Lannion.

Bois Henri, Le Réveil au Pays de Galles, Toulouse, Société des Publications morales et religieuses, 1905.

Carluer Jean-Yves, Protestants et Bretons. La mémoire des hommes et des lieux, Carrières-sous-Poissy, La Cause, 2003.

Carluer Jean-Yves, « Méthodistes, calvinistes et parlant breton ! Un siècle de mission presbytérienne galloise sur le littoral de la Basse-Bretagne », dans : Prunier Jean-Louis – Zorn Jean-François ed., Facettes du méthodisme français, Ampelos, 2016, p. 217-231.

Hansen Erling, Histoire du méthodisme dans les côtes du Nord, Notes éparses, Archives de l’ERF Côtes d’Armor.

Martin Jean-Pierre, « Le Méthodisme Wesleyen en Basse-Normandie. Son origine, son développement, sa disparition, » Normania, Caen, janvier-mars 1936.

http://histoireprotestants22.blogspot.com/

http://ablogjeanfloch.over-blog.com/

Notes : 

[1]. Jean-Yves Carluer, Protestants et Bretons. La mémoire des hommes et des lieux, Carrières-sous-Poissy, La Cause, 2003, p.

[2]. Jean-Yves Carluer, « Méthodistes, calvinistes et parlant breton ! Un siècle de mission presbytérienne galloise sur le littoral de la Basse-Bretagne », dans : Prunier Jean-Louis – Zorn Jean-François ed., Facettes du méthodisme français, Ampelos, 2016, p. 217-231.

[3]. Jean-Pierre Martin, op. cit., p. 34. Jean-Yves Carluer ajoute (Jean-Yves Carluer, op. cit. p. 198) : « Le 10 novembre 1852, Le Fourdrey devient président du consistoire de Brest qui englobe les quatre départements du Finistère. Il meurt en automne 1854. »

[4]. Sur ce sujet, voir : Jean-Yves Carluer, op. cit., p. 205.

[5]. http://ablogjeanfloch.over-blog.com/.

[6]. Jean-Yves Carluer, op. cit., p. 230.

[7]. Ibidem, p.212 : « Guillaume Le Coat, évangéliste-instituteur de la Mission baptiste de Morlaix, consacré à Trémel en octobre 1868 ».

[8]. AcC 1904, p. 16.

[9]. CF 1903-1-198-199, E. Gallienne, Saint-Servan.

[10]. AcC 1899, p. 35.

[11]Etat-civil en ligne de la commune de Plougras : http://sallevirtuelle.cotesdarmor.fr/EC/ecx/consult.aspx?image=090283353327932.

[12]. Henri Bois, Le Réveil au Pays de Galles, Toulouse, Société des Publications morales et religieuses, 1905.

[13]. Note de l’a. : Les « synodes » ont remplacé les « conférences » en 1898, mais le rédacteur des Actes semble l’avoir oublié.

[14]. AcC 1905 p. 63.

[15]. Erling Hansen, Histoire du méthodisme dans les côtes du Nord, Notes éparses, Archives de l’ERF Côtes d’Armor.

[16]. CF 1908-1-275-279, J. Scarabin, Saint-Brieuc.

[17]. Ibidem.

[18]. AG 26 janvier 1910.

[19]. AG 16 janvier 1911.

[20]. Erling Hansen, op. cit.

[21]. AG 27 janvier 1908.

[22]. AG 27 février 1909.

[23]. AG 10 juillet 1915.

[24]. Jean-Yves Carluer, op. cit. p. 266-267.

[25]. AcC 1923, p. 10.

[26]. AcC 1923, p. 11.

[27]. Album de Photos de l’ERF Côtes d’Armor.

[28]. AG 23 mars 1924.

[29]. AG du 12 octobre 1924.

[30]. AG extraordinaire du 10 juillet 1938 à 10h.30.

[31]. AcC 1939, p. 18.

[32]. Album de Photos de l’ERF Côtes d’Armor.

[33]. CF 1910-1-462-464, J. Scarabin, Lannion, 16 janvier 1910.

[34]. CF 1911-1-532-537, J. Scarabin, Lannion.

[35]. AG 2 mars 1914.

[36]. Note de l’a. : L’évangéliste Droniou n’est plus cité dans les documents méthodistes à partir de cette date.

[37]. AG 14 septembre 1924.

[38]. AG 15 octobre 1925. Note de l’a. : On remarque que Ploumanach n’est plus cité. Peut-être la chapelle démontable qui y était a-t-elle été démontée et remontée à Loquémeau ? Peut-être aussi, malgré tout, trois chapelles démontables ont-elles été montées dans ces trois villes ? Cette question cherche encore sa réponse.

[39]. AcC 1927, p. 17.

[40]. Chapelle de Lannion, Archives de « France-Mission », fournies très aimablement par les actuels propriétaires, les responsables de l’association « France-Mission » à Lannion.

[41]. AcC 1929, p. 8-9.

[42]. Archives de l’ERF Côte d’Armor, temple de Saint-Brieuc ; H. E. Welpton,  Schedule 1935.

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