L’évangélisation en Espagne

Note de la rédaction : il s’agit de la seconde conférence donnée par le pasteur Joan Capo Ferrer, en juillet 1942 au temple de Vergèze (Gard).

Lecture : Marc 4, 1-20 et 30-32.

J’ai commencé hier soir une causerie à Codognan en remerciant d’abord la cordialité avec laquelle j’ai été reçu par tous les chrétiens de cette paroisse, en premier lieu par votre bien-aimé pasteur M. Pellegrin [1], et aujourd’hui, en vous parlant à vous, chers amis de Vergèze [2], c’est mon désir et mon devoir de faire la même chose.

Je remercie Dieu de tout mon cœur du bien que j’ai reçu et reçois encore de la part de Dieu, par votre moyen.

L’amour chrétien est infini comme Dieu lui-même. Lui-même est infini et cela fait que là ou il y a une âme chrétienne, vraiment chrétienne, là il y a l’amour de Dieu, qui surpasse toute intelligence et qu’on répand à l’entour.

L’amour est le moyen le plus efficace pour nous connaître comme fils de Dieu et le plus efficace aussi pour le témoignage au monde. Que Dieu soit loué constamment par son amour et que nous sachions agir toujours par amour.

J’ai causé hier sur le sujet « Le protestantisme en Espagne », remarquant plusieurs des innombrables obstacles que nous trouvons là-bas pour l’évangélisation qu’ils font notre tâche difficile et bien des fois impossible. Cela fait que le protestantisme est méconnu dans plusieurs provinces et dans de nombreuses cités et villages.

Aujourd’hui je viens pour vous parler du sujet « Comment nous évangélisons en Espagne ».

Tous les Espagnols sont reconnus comme catholiques par la simple formalité du baptême des enfants. Pour cet acte, on nomme un Parrain et une Marraine ; on leur reconnaît une autorité et une influence plus grandes sur l’enfant que celle des parents eux-mêmes. Tout ce que les parents désirent faire pour leurs enfants doit être en accord avec la volonté du Parrain et de la Marraine. Je connais plusieurs cas de familles protestantes, qui, pendant les temps des persécutions religieuses dans leur villages, ont dû cacher leurs enfants afin d’éviter que les voisins les portent à l’église pour les baptiser, parce que le baptême protestant n’ayant aucune valeur, ensuite les parents n’auraient eu aucun droit sur leur enfants, surtout concernant l’éducation religieuse.

Je pourrais aussi vous citer de nombreux cas de mort d’enfants ou d’adultes où le curé s’est présenté pour l’enterrement sans que la famille l’ait appelé.

Cet état de choses est de rigueur, mais il n’est pas accepté par tous.

Je ne veux pas aujourd’hui mettre en évidence les obstacles, mais la façon dont ces obstacles nous obligent au travail si difficile de l’évangélisation.

Régulièrement, nous commençons par l’école [3] Chaque église a son école dans le quartier de la cité ou de la ville où le pasteur ou l’évangéliste travaille. L’enseignement en Espagne se compose de l’enseignement officiel si l’école dépend de l’État et de l’enseignement particulier si l’école n’appartient pas à l’État. Dans l’école officielle l’enseignement et  les pratiques de la religion catholique sont obligatoires et c’est pour cela que les fils des protestants n’y vont pas.

L’Ecole évangélique de Rubi [4]

L’école qu’on appelle protestante a donc un double but : l’instruction des fils des protestants et la propagation de l’Évangile parmi ceux qui ne le sont pas. Dans l’école commence le chant des cantiques, la prière, la lecture de la Bible, les enfants apprennent par cœur des versets de la Bible, etc.

Après, nous avons l’École du Dimanche où nous faisons tous nos efforts afin d’intéresser les élèves par l’enseignement de l’Évangile, et pour les édifier spirituellement.

Le fait que l’enseignement primaire est en général plus fructueux que celui de l’école officielle explique le grand nombre d’élèves dans nos écoles. Notre Église Méthodiste à Barcelone avait trois écoles de garçons et quatre de jeunes filles dans différents quartiers, avec un total de cinq cents élèves environ [5].

Comme j’ai dit hier soir pendant ma causerie à Codognan, dans certaines localités nous avons déjà de très importants édifices destinés au culte et d’autres destinés aux écoles primaires ou même à l’enseignement supérieur. Tel est le cas de Madrid, Valence, Alicante, en Catalogne et d’autres régions encore.

Dans la région de Galice, il n’y a pas d’écoles, mais les protestants sont très nombreux et nous sommes heureux de pouvoir vous dire qu’il y a plusieurs villages ou l’Évangile a pénétré de telle sorte que la plupart des habitants sont protestants.

Au total, nous comptons en Espagne 20.000 protestants environ. Le nombre, il est vrai, n’est pas important. Mais si on tient compte des difficultés du travail, on considère avec respect ce chiffre qui évoque des âmes arrachées à l’ennemi par une lutte forte et constante.

Les effectifs de nos écoles sont croissants et nous gagnions de ce fait des sympathies grandissantes en faveur du protestantisme. La persécution elle-même nous fait trouver de nouveaux amis qui se rapprochent moralement de nous.

Les relations avec les parents des élèves permettent l’évangélisation des adultes.

Les fêtes littéraires, musicales de Noël, du Printemps, etc., sont des moyens par lesquels on fait une bonne propagande religieuse ; car presque toutes ces cérémonies finissent par une exhortation sur l’Évangile et par la distribution de tracts religieux.

Beaucoup d’églises ont organisé l’Effort Chrétien Infantile, composé des fils de membres et sympathisants. Cette activité permet beaucoup d’accroissement dans les Églises. De l’Effort Chrétien Infantile la jeunesse passe à l’Effort Chrétien de jeunes gens. La devise de cette association d’origine américaine est « Pour Christ et pour l’Église » [6]

La plupart des Églises en Espagne groupent leur jeunesse dans cette activité dont le travail n’est pas pareil aux activités des éclaireurs de France.

On organise, il est vrai, des excursions, des fêtes, etc. mais son programme essentiel c’est de travailler dans l’Église et pour son Église respective.

L’Effort Chrétien a ses réunions hebdomadaires d’étude biblique, organise un chœur et plusieurs travaux de propagande. Permettez-moi de vous raconter quelques activités de l’Effort Chrétien de mon Église, pour vous faire comprendre l’esprit qui régnait parmi la jeunesse. Outre les activités de son programme particulier, elle organisait des réunions d’évangélisation chez des membres de l’Église.

Les jours de fête autres que les dimanches, dont les activités étaient attachées exclusivement et directement à l’Église, on préparait plusieurs groupes pour aller dans les villages les plus proches où il n’y avait pas d’Église encore et là, en distribuant des tracts, en chantant des cantiques, ils participaient ainsi à une autre propagande parmi ceux qui voulaient bien les écouter.

Les dimanches, comme je viens de vous dire, les activités étaient attachées exclusivement et directement à l’Église.

À neuf heures du matin, on faisait l’École du dimanche divisée en groupes selon les âges. À dix heures le culte de sanctification et à quatre heures de l’après-midi, le culte d’évangélisation. Quelques instants avant et après les cultes, combien il était émouvant de voir la jeunesse réunie en prière implorant la bénédiction de Dieu et intercédant en faveur des âmes qui assistaient au culte.

Chaque premier dimanche du mois, dans l’après-midi, on célébrait la Réunion de Camaraderie, composée surtout de jeunes, dont le programma variait selon l’importance et le nombre des membres.

Deux ou trois jeunes gens ou jeunes files parlaient sur un sujet préparé d’avance et le chœur chantait à plusieurs voix des cantiques bien étudiés et en rapport avec le sujet.

Cette réunion était présidée par le Pasteur, qui en dernier lieu résumait ce qu’on avait entendu.

La jeunesse, avec un bon esprit chrétien, est un élément indispensable à toute église bien organisée et qui envisage un bon avenir.

Une église qui n’a pas de jeunesse, que peut-elle devenir ? Quel avenir peut-elle envisager ?

L’Église de Rubí, village de 6.000 habitants à 20 km de Barcelone, je l’appellerai toujours « mon Église »

Là, j’ai commencé mon travail dans l’école, à l’âge de 25 ans, et je suis resté à Rubí pendant 20 ans.

L’Église était bien peu nombreuse, la plupart étaient des femmes, un jeune homme, une jeune fille et moi.

D’accord avec ces deux camarades nous avons consacré tout notre effort au service du Seigneur, afin de pouvoir attirer d’autres jeunes gens et avec la prière constante, quelque fois même dans une forêt, et toute autre sorte de travail parmi les garçons fils des membres, nous travaillâmes pour constituer un groupe de jeunes gens dans l’Église, qui fit changer totalement son aspect de pauvreté et de langueur [7].

Ce que je viens de dire n’est pas une louange personnelle, mais le fruit des bénédictions de Dieu à l’effort et à la consécration au travail dans la vigne du Seigneur que Dieu lui-même nous confie.

Nous avions dernièrement un groupe de 60 jeunes environ, tous bien décidés et bien heureux de pouvoir travailler pour le Christ et pour son Église [8].

Mais non seulement la jeunesse manque dans la plupart des Églises ; il manque aussi des hommes. En Espagne, on dit que la religion est pour les femmes et les enfants, pas pour les hommes, et je pense qu’en France il en est ainsi.

Mais nous savons tous que cela n’est pas vrai ; la religion, la véritable religion et aussi l’Église sont nécessaires à tout le monde, parce que tout le monde a besoin d’une direction spirituelle que nous trouvons en Christ et dans son Évangile. Une Église qui manque d’hommes et de jeunesse est une Église privée de force morale, à mon avis.

Mais ce que je viens de vous dire ne doit pas être interprété comme un mépris envers les femmes, au contraire, vous êtes aussi, Mesdames et Mesdemoiselles, indispensables dans tout Église. Vous représentez les trois Marie autour de la croix de Jésus.

Malgré que la religion passe par des moments bien difficiles et de même les Églises, vous ne les avez pas abandonnées, et il faut que par votre moyen, par l’aide que vous donnez au Pasteur, l’Église se voit aussi assistée et soutenue par les hommes et par la jeunesse.

En Espagne, et je parle particulièrement de mes églises, plusieurs femmes et la jeunesse faisaient un travail très actif. Même en allant au marché, elles portaient quelque brochure ou tract religieux pour l’offrir à quelqu’un.

Presque tous les membres venaient chez moi pour me demander des Évangiles ou des Nouveaux Testaments ; je les vendais ou je les donnais, selon les cas, à ceux qui ne les connaissaient pas encore.

Il y avait une telle activité que les catholiques propagèrent que les membres recevaient une prime pour chaque personne qu’on amenait à l’Église.

Grâce à cette activité, tellement bénie par Dieu, quatre fois nous changeâmes de local, et toujours parce qu’il était devenu trop petit, jusqu’à la construction du joli temple dont je vous montrerai la photo à la fin de cette causerie [9].

Compléments par Madeleine Souche : 

Après la fin de la Guerre civile et de la Guerre mondiale

Les centres éducatifs avaient été obligés par le régime fasciste de fermer leurs portes en 1939, les églises également et elles ne purent les ouvrir à nouveau qu’en 1945, parce que le régime fasciste voulait faire un geste devant les Alliés. Juan Capó et son épouse, en particulier, ne voulaient plus rester en France alors que les protestants des Églises espagnoles étaient en souffrance [10]. Ils rentrent en 1943 pour s’occuper des Églises de Palma, Capdepera et Porto-Cristo jusqu’en 1951. Puis ils exercent leur ministère à Rubi pendant 4 ans. En 1953, l’Église de Rubi qui faisait partie du circuit méthodiste est intégrée dans l’IEE. Les deux pasteurs sont les frères José Capó Ferrer y Juan Capó Ferrer. En 1955 Juan et son épouse vont à Palma de Majorque, résider avec leur fils Humbert où ils continuent à travailler au service des mêmes églises jusqu’à la mort de Joan en avril 1967. Magdalena continue à participer à la vie de l’Église. Elle est morte en 1984. Hubert Capó, après avoir travaillé à l’oeuvre évangélique à Majorque réside à Madrid et occupe une haute charge dans l’Église évangélique espagnole.

La famille Capó a donné d’autres pasteurs à l’IEE, en particulier Carlos Capó, le petit-fils de Joan et son épouse Natalia, pasteur elle aussi. Nous les remercions vivement de nous avoir permis de présenter sur notre site ce petit article sur le méthodisme espagnol, sur une histoire si proche et si peu connue des protestants de France.

[1] Jean Pellegrin (1902-1990).

[2] Localité voisine de Codognan dans le Gard.

[3] A Rubi, l’école a été ouverte en 1881 par le pasteur Francisco Albricas (1856/1934) qui y a évangélisé pendant 5 ans. Il fait un travail pédagogique pour les enfants et les adultes. Non seulement il fonde l’Église méthodiste et les écoles mais aussi une société mutuelle, une loge maçonnique et un périodique « El Rubinense » ; l’enseignement des écoles évangéliques était pratiquement gratuit et la première année une trentaine d’élèves étaient inscrits. Ces écoles avaient une bonne réputation dans les cercles républicains et de gauche. Ensuite, Une section pour les filles fut ouverte et l’école employait des méthodes pédagogiques modernes comme la méthode Decroly. L’éducation partait des intérêts et des nécessités des plus petits et continuait avec un apprentissage transversal. Les enfants avaient classe matin et soir. Toutes les écoles méthodistes, avaient une bibliothèque ainsi que de petits musées de zoologie ou de minéralogie pour les élèves. Elles faisaient des collectes pour les enfants les plus pauvres. Juan Capó et son épouse Magdalena étaient professeurs de ces écoles. Elles furent fermées en 1939.

[4] http://www.rutesvalles.org/es/default/itineraris/itinerariplanol/id/6/idlloc/26. Les fondations ont été faites par le pasteur et maître d’école Francesc Albricias Bacàs en 1881. Ancienne bâtisse réhabilitée avec de l’argent anglaise, qui a servi d’école et de lieu de culte, de style néogothique et qui comme l’Eglise est de style néo-gothique. Plan rectangulaire, sur deux étages, la façade est soigneusement composée de baies superposées qui donnent de la lumière et une certaine austérité..

[5] Á Barcelone les écoles de l’église du centre et de l’église de Clot dont s’occupaient Samuel et Alfred Capó étaient moins modernes que l’école de Poble Nou est la plus favorisée avec 7 classes bien éclairées pour 350 élèves et un grand jardin de 1400 m2.

[6] Il s’agit de l’organisation de jeunesse fondée par le Dr Francis Edward. Clark (1851/1927), pasteur à l’Église congrégationaliste de Williston de 1876 à 1883. Il fonde la Young People’sSociety of Christian Endeavor, une société de jeunes gens des deux sexes, l’alliance mondiale, est organisée en 1895 pour coordonner les activités des sociétés à travers le monde.

La traduction espagnole ou catalane est fidèle tandis que la traduction française Société d’Activité Chrétienne est plus éloignée du sens littéral. Les Églises méthodistes françaises espéraient retrouver leur élan grâce aux jeunes de leurs S.A.C. Le pasteur Edmond Gounelle, frère d’Élie Gounelle, est l’« homme des S.A.C.» dans le méthodisme français. Il est secrétaire des Sociétés d’activités chrétiennes méthodistes et rédacteur du Lien.

[7] Le pasteur Juan Capó a créé à Rubi une « Ésfuerzo Cristiano » en 1918.

[8] C’est la devise de l’organisation.

[9] Le nouveau temple, Rue Colon, 6, a été inauguré le 6 janvier 1930. C’est un bâtiment original car, en Espagne, peu de temples protestants ressemblent à des églises… catholiques. C’est un ensemble ecclésial. Il a été érigé sur l’emplacement de l’ancienne chapelle. En entrant par la porte principale contiguë à l’édifice, on pénètre dans un atrium et de là dans la chapelle et par d’autres portes dans des annexes.

Le culte inaugural et la dédicace sont présidés par le pasteur Juan Capó Ferrer Ferrer, le superintendant, le révérend Samuel H. G. Saunders assiste à l’inauguration.

[10] Le premier Novembre 1947, quand l’Esfuerzo chrétienne de Rubi organise une rencontre, une offensive de pamphlets s’attaque à elle : « Le protestantisme veut se dresser sur le sang de nos martyrs » (Il protestantismo intenta levantarse sobre la sangre de nuestros mártires).

 

Bibliographie

CAPÒ i FUSTER Carme, L’Obra metodista a Catalunya i les Baleras, Església Evangèlica de Catalunya, Barcelona, 1994.

GARCIA RUBIO Pablo, La Iglesia evangélica espagnola, iglesia protestante, 125 años de vida y testimonio, IEE, Barcelona, 1994.

VILAR Juan Bautista Los protestantes españoles ante la guerra civil (1936-1939) WWW.Cuentayrazon.org/Revista/doc/…Num021_016D

 

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