La Mission méthodiste française en Kabylie, 1885-1919

I – INTRODUCTION

Vous savez tous que la fin du XVIIIe et le début du XIXe siècles ont vu l’éclosion de toute une série de Sociétés missionnaires en Europe et aux USA. C’est William Carey qui lance le bal, en 1792, avec la fondation de la Baptist Missionary Society. De 1792 à 1836, on peut compter au moins 16 nouvelles grandes sociétés dont j’en citerai deux qui sont en rapport avec notre propos.

D’abord la Wesleyan Methodist Missionary Society, fondée à Londres en 1813 à la mort de Thomas Coke. Celui-ci était le plus fidèle collaborateur de John Wesley en matière de mission, et c’est lui qui avait convaincu Wesley d’exporter le méthodisme aux USA d’abord, puis dans le monde entier.

La deuxième est, bien sûr, la Société des Missions Évangéliques de Paris, fondée en 1822, et dont je n’ai pas à vous raconter l’histoire, puisque cela a déjà été fait avec précision par Jean-François Zorn en 1993.

Le but de ces Sociétés missionnaires est le même pour toutes, à quelques nuances près. Ainsi Jean Bianquis, le pasteur auteur des 3 tomes des « Origines de la SMEP », peut écrire :

La société des Missions de Paris n’a jamais senti le besoin de rédiger une déclaration de principe. Mais, dès son origine, elle aurait certainement souscrit sans réserve aux déclarations placées par sa sœur ainée, la Société des Missions de Londres (créée en 1795), à la base de sa constitution : Notre seul objet est de rependre la connaissance du Christ parmi les païens et les autres nations plongées dans les ténèbres1.  »

Et, dans ce contexte d’émulation missionnaire, la prise d’Alger le 5 juillet 1830 par le corps expéditionnaire français ouvre soudain l’Afrique du Nord musulmane à la portée des missionnaires chrétiens. Mais l’administration française n’est pas très coopérative. Aussi aucune des grandes Sociétés missionnaires ne participe directement à l’aventure algérienne à ses débuts. Seule la SMEP fait une tentative et prépare deux missionnaires pour l’œuvre en Algérie, messieurs Thomas Arbousset et Eugène Casalis. Pourtant le projet tourne court et les deux missionnaires sont envoyés au Lesotho.

La conquête de l’Algérie n’est ni rapide ni facile. La Kabylie est prise à son tour en 1853 après de violents combats. C’est ainsi que, entre un désir de mission très fort, et l’Algérie musulmane qui refuse la colonisation française, se développe la problématique que je voudrais vous soumettre :

Pourquoi, et comment, évangéliser les Kabyles ?

II – POURQUOI ?

La Kabylie attire très vite les missionnaires chrétiens, de toutes confessions. Pourquoi ? Pourquoi la Kabylie plutôt qu’une autre région d’Algérie, alors que la Kabylie n’est pas à priori une région facile d’accès ni accueillante à la présence française ? Cet appétit missionnaire tient au fait du Mythe kabyle.

Ce mythe kabyle a été beaucoup et bien étudié, d’abord par les ethno-sociologues français du XIXe  et du XXe siècle, puis par les universitaires actuels d’origine kabyle. Deux versions différentes, opposées même, du mythe kabyle dont tous reconnaissent l’existence.

1) La version européenne d’abord.

Pour toutes les classes de la société française au XIXe siècle, les Kabyles représentent une population particulière en Algérie, et ce particularisme est vu comme positif. Depuis le VIIe siècle (les Arabes atteignent l’océan Atlantique en 705), le christianisme a été supplanté dans tout le Magreb par l’islam. Mais ceci de différentes façons.

Le long de la côte, le christianisme a disparu rapidement, de par la violence de l’implantation arabe. Par contre les massifs montagneux ne sont pas tombés aussi facilement entre les mains du nouvel occupant. La Kabylie est le meilleur exemple. Tout proche de la mer, le peuple kabyle a subi de nombreuses et profondes influences génétiques diverses. Ainsi les Romains, d’abord, qui appelaient ces montagnes Mons Ferratus, la montagne de fer, Le mot « Roumi », qui définit l’infidèle chrétien dans le langage kabyle, vient du mot « Romain ». Les Vandales arrivent ensuite, détruisant Hippone en 430. Augustin meurt pendant le siège. Mais les Vandales s’installent en Kabylie, ce qui explique que beaucoup de Kabyles aient les yeux bleus. De plus ils sont profondément christianisés : à l’époque d’Augustin, l’Afrique du Nord chrétienne, avec 600 évêchés, était la région qui comptait la plus forte densité de population du monde romain.

Puis arrive Bélisaire, le grand général byzantin, qui reprend la Tunisie et l’est de l’Algérie, et qui s’y fortifie. La Kabylie devient alors une forteresse chrétienne. Ainsi, quand les Arabes arrivent à leur tour, seules furent immédiatement islamisées les citées de la côte. La Kabylie subit à son tour une islamisation succincte et superficielle, comme un léger vernis posé sur la peinture chrétienne sous-jacente.

Pour les colonisateurs français, les Kabyles sont donc des alliés objectifs : au regard de la société civile, parce qu’ils sont plus intelligents et plus travailleurs que les Arabes de a côte, et au regard des sociétés religieuses, parce qu’ils suffit de gratter le vernis pour retrouver le christianisme ancestral bien vivant.

Et ce mythe kabyle, entretenu par les autorités françaises, n’a pas été démenti par le courage des populations kabyles manifesté pendant l’insurrection de 1871.

2) La version kabyle contemporaine

Ce mythe kabyle est pourtant contesté récemment par des chercheurs français, tels Daniel Rivet ou Gilbert Meynier. Pour ce dernier surtout, la présence chrétienne important des débuts ne signifie pas qu’elle ait été importante partout. En fait le christianisme était, avant l’invasion arabe, la religion des élites citadines aisées. Et rien ne prouve qu’il était implanté dans les régions berbères, relativement difficiles d’accès.

Enfin ce mythe a subit il y a peu une déconstruction en règle par le fait des travaux de quelques chercheuses actuelles, Oîssila Saaîdia, et surtout Karima Dirèche-Slimani, celle-ci s’étant plus particulièrement penchée sur la mission catholique en Kabylie. Je la cite : « Le discours de légitimation et d’affirmation de la présence chrétienne sont validés par la prééminence du modèle civilisationnel européen et par les lectures du racisme scientifique qui prévalaient à l’époque ». Tout ce qu’elle écrit est à l’avenant, reprenant une critique très dure et donnant du mythe kabyle l’image d’un mythe créé de toute pièce par le colonisateur honni.

Mais c’est surtout une autre chercheuse, Nedjma Abdelfettah Lalmi, qui me paraît déconstruire le plus scientifiquement le mythe kabyle. Dans un numéro de la revue « Cahiers d’Études Africaines », elle a écrit un article intitulé « Du mythe de l’isolat kabyle ». Elle y prend la position inverse de ceux qui prétendent que l’isolement de la Kabylie n’a pas permis à l’islam de convertir profondément les Kabyles depuis longtemps christianisés. Elle reprend l’histoire de la Kabylie avant la présence française, avant les Turcs, pendant le Moyen-Âge musulman. À cette époque-là, Bougie est un grand centre universitaire musulman, par où passaient les communications intenses établies entre le centre de la Kabylie, très peuplée et très cultivée, avec les grandes villes de la côte, en particulier Tunis. Et Madame Lalmi pose la remarque :

Il est difficile d’imaginer qu’une ville qui donne le ton sur un plan intellectuel et religieux pendant plusieurs siècles à l’échelle du Magreb n’ait pas rayonné à l’échelle de son arrière-pays immédiat qui lui fournit pourtant une part non négligeable de son élite savante2.

Elle prend l’exemple du petit village de Guenzet, pauvre et isolé à l’heure actuelle, qui possède encore plusieurs mosquées dont une avec minaret. Il s’agit d’une ancienne Zaouia, ou cité universitaire musulmane, où l’on étudiait le Coran et ses commentateurs. La Kabylie était donc pendant le Moyen-Âge, de part ce réseaux de Zaouias, la « Montagne savante » de l’islam, éclairant le Magreb de telle manière qu’elle a attiré les populations musulmanes expulsées d’Espagne avec les Juifs entre 1609 et 1614.

3) Conclusion

Le mythe kabyle vu par les Européen est donc basé sur une erreur historique : la Kabylie ancienne n’a pas ou peu connu le christianisme, et est en réalité un centre intellectuel et religieux très important pendant tout le Moyen-Âge. Je laisse la conclusion à Mme Lalmi :

Piégés par les effets du Mythe kabyle qui divisent les lecteurs de la Kabylie en deux grosses parties, ceux qui surévaluent et ceux qui surdévaluent, nous avons bien du mal à objectiver nos interrogations les plus élémentaires et à ne pas développer des attentes contradictoires conformes aux représentations positives ou négatives dépréciatrices3.

Les missionnaires chrétiens ne connaissaient donc, au XIXe siècle, que la version européenne du mythe kabyle. La question qui se pose maintenant est, dès lors : comment faire pour évangéliser les Kabyles, puisqu’ils ne sont que des chrétiens juste revêtus d’un fin vêtement d’islam ?

 

III –  COMMENT ?

Trois réponses protestantes

1) Les Sociétés étrangères

Nombreuses en Algérie, ces sociétés se sont peu investies en Kabylie.

La plus importante est la NAM, la North Africa Mission. C’est aussi la plus anciennement présente. Elle est fondée en 1881 par un Anglais, Georges Pearse, à Djemâa Sahridj, un des plus joli village de Kabylie, avec Henri-Samuel Mayor  et Edward Glenny. Mayor est vite en désaccord avec ses collègues et part s’installer à Moknéa. En 1884, deux familles missionnaires les rejoignent, les Lamb et les Cuendet.

Les Open Brethen, ensuite, fondent une station missionnaire à Taarouste avec mademoiselle Élisabeth Gillard en 1883.

 

2) Sociétés et Églises françaises

La SMEP, on l’a vu, n’a pas concrétisé son projet de 1830. En 1858, elle envoie de nouveau un observateur, M. Pfrimmer, et celui-ci revient de son voyage d’exploration avec un rapport négatif sur l’opportunité de fonder une mission en Algérie. Puis, à la suite d’une polémique assez vive, où certains protestants français accusent la SMEP de ne rien faire en Algérie, la SMEP décide de salarier H. S. Mayor à Moknéa. Cette collaboration dure de 1886 à 1890. Après cette date, la SMEP abandonne Mayor et se désintéresse de l’Algérie.

Les baptistes s’investissent à leur tour en Kabylie, grâce à Émile Rolland qui s’installe à Tizi-Ouzou où il fonde la « mission Rolland » en mars 1908. Cette mission survivra bon an mal an, jusqu’en 1977. Ils ont été les premiers à obtenir des baptêmes chez les Kabyles.

3) La réponse des méthodistes français

Ci-dessous : le pasteiur Jean – (Paul) Cook

1 –  Le méthodisme est un mouvement de Réveil né au XVIIIesiècle dans l’Église anglicane grâce à John Wesley. Ce dernier imagina, ou plutôt réactiva un certain nombre de « moyens de grâce » et insiste, dans sa théologie, sur la nécessité de la conversion et sur la sanctification, pour faire court. Il partage avec tous les autres courants du Réveil européen la notion de conversion. Par contre on a vu dans son attachement au concept d’entière sanctification une forme de crypto-catholicisme, ce dont Wesley se défendait bien d’ailleurs.

L’originalité du méthodisme réside surtout dans ses formes originales d’organisation ecclésiales, au premier rang desquelles on trouve la « classe ». À la fin d’un culte, le pasteur proposait aux auditeurs touchés par la prédication de signer un engagement. Ils s’engageaient ainsi à participer de manière hebdomadaire à des réunions de classe, composées d’un directeur et d’une dizaine de membres. À tour de rôle chacun devait exposer l’état de son âme devant tous, et recevait exhortation ou admonestation fraternelles. Chacun payait son obole à la fin de la réunion, et recevait, si tout allait bien, un billet donnant droit de participer à la Sainte Cène le dimanche suivant. C’est un peu le principe des méreaux de l’Église calviniste au XVIe siècle.

Les méthodistes arrivent en France venant des iles Anglo-Normandes. Charles Cook débarque  en Normandie en 1819. Après quelques essais sur place, il  descend dans le sud et s’installe en Vaunage, à Congénies, d‘où il évangélise le Languedoc par tournées concentriques aux rayons de plus en plus larges. D’abord à Montpellier, Ganges, on le retrouve très vite à Montauban, et dans la Drôme, les Hautes Alpes et la Suisse.

La mission méthodiste en France reste toujours faible en effectifs, et reste en permanence soutenue financièrement par la Société des Missions Méthodistes Wesleyennes. La Mission devient Église en 1852, construit des chapelles, met en place une école de théologie pour former ses pasteurs, édite un journal,l’Évangéliste, le tout pour 2000 membres au maximum et une trentaine de pasteurs recensés en 1870. Le système des Classes ne survit pas longtemps en France, où l’on se méfie à la fois de ce qui vient de Grande-Bretagne et de tout ce qui fait penser que l’on peut faire son salut par ses œuvres. Le pire ennemi du méthodisme français était sans doute le néo-calvinisme venu d’Écosse ou de l’Église du Bourg de Four à Genève.

Parmi leurs adeptes de Vaunage et de la Drôme, quelques uns poussés par la misère, sont partis en Algérie. De là-bas ils lancent des appels à la petite Église méthodiste française. Au début celle-ci ne sait que faire : elle est coincée entre une dette grandissante vis à vis de la Société-mère, et l’accusation, par celle-ci, de ne pas en faire assez pour l’évangélisation de la France. Alors il se passe quelque chose comme une fuite en avant et les méthodistes français débarquent à Bougie, en la personne du pasteur Thomas Hocart, venu des iles Anglo-Normandes, et de son épouse, le 3 novembre 1886. Hocart reste un an à Bougie, avant d’acheter un terrain avec une source à Il Maten, un gros village kabyle qui domine la Soummam.

2 – Les pasteurs missionnaires méthodistes restent tout à fait dans la logique européenne du mythe kabyle. Ainsi, Jean-Wesley Lelièvre4 écrit dans l’Évangéliste :

Les Kabyles ne sont pas des arabes et, s’il faut en croire la tradition, ils sont venus d’Asie bien longtemps avant les descendants d’Ismaël et d’Esaü, puisqu’ils seraient les descendants des Cananéens qui habitaient la Terre Sainte avant que Dieu la donnât aux Hébreux. Au physique, le Kabyle n’a rien d’africain : les yeux bleus et les cheveux blonds ou rouges sont très communs. La tournure d’esprit, le caractère, les goûts et les habitudes, distinguent absolument les Kabyles et les Arabes et présentent plus d’un trait commun avec la race à laquelle nous appartenons. Mais ce qui nous intéresse le plus, c’est le fait que les tribus kabyles sont les représentantes modernes des populations chrétiennes de l’Afrique septentrionale, que les Arabes refoulèrent dans les montagnes et ne reconvertirent que très imparfaitement. On trouve encore parmi les Kabyles des traces de l’influence chrétienne. Je mets au premier rang l’absence absolue de la polygamie, une douceur, une tolérence remarquable en fait d’opinions religieuses et une disposition très favorable en faveur de Sidi Aïssa el Massih (le Seigneur Jésus-Christ). On a aussi observé que beaucoup d’entre eux portent comme tatouage une croix sur le front.

La présence des méthodistes à Il Maten a duré de 1887 à 1919, date à laquelle la mission est passé sous l’administration de l’Église méthodiste épiscopalienne américaine. Pendant ces années de présence, trois pasteurs y ont travaillé, quelques fois seuls, quelques fois à deux. Ainsi Thomas Hocart, le premier, est resté jusqu’en 1899. Jean-Paul Cook, le deuxième, est le petit-fils de Charles Cook. Il arrive en 1893, reste seul après le départ de Thomas Hocart, et part à son tour en 1909. Jean-Paul Cook se pose très vite la question de sa présence parmi les Kabyles : « Diverse considérations, dit-il,  et le sentiment de ma faiblesse et de la stérilité de mes efforts en Kabylie me font hésiter à rester et je me demande si je suis bien à ma place5 ». Il s’en va, en effet, trois ans après l’arrivée du troisième et dernier pasteur méthodiste, Émile Brès, fils d’un autre Émile Brès. Celui-là arrive en 1906, et Jean-Paul Cook part en 1909, devenu aumônier de la Légion étrangère au Maroc. Émile Brès reste seul jusqu’en 1919, et c’est lui qui négocie le passage de la mission française à l’Église méthodiste américaine. Son opinion sur l’islam est très tranchée :

Mahomet ne créa rien de nouveau, mais il fit un mélange monstrueux des dogmes juifs ou catholiques avec les notions fatalistes et sensuelles du paganisme arabe.[…] Le génie malfaisant de Mahomet consiste en ce qu’il a redressé les vieux autels, replacé la religion sur une base cérémonielle, et lié le salut à l’observance extérieure de formules, de génuflexions, d’ablutions, d’offrandes et de pèlerinages6.

Les pasteurs sont entourés à Il Maten d’un certain nombres de personnes salariés par l’Église méthodiste en France : instituteurs, demoiselles missionnaires, artisans missionnaires.

3 – Le travail du pasteur méthodiste est différent de celui qu’il faisait en France. Pas de réunion de classe en Kabylie, pas de moyens de grâce spécifique. Les Kabyles ne sont en effet pas accessibles à la notion de « péché » et, donc, à la repentance.

Il faut d’abord apprendre la langue, et ce n’est pas facile car il y a autant de dialectes que de tribus. Hocart passe une bonne partie de son temps à traduire le NT en kabyle, avec l’aide des autres pasteurs évangéliques dispersé en Kabylie, lors de bienfaisantes pastorales.

Le pasteur fait des tournées d’évangélisation dans les villages, où il est plus ou moins bien reçu par les populations,  étonnées d’abord, intéressées ensuite, qui écoute avec attention mais qui n’adhère jamais. Ces tournées ont provoqué à terme la sympathie des populations pour ce Roumi qui, par tous les temps, venait leur raconter les miracles de Sidi Aïssa.

La première réalisation de Thomas Hocart à Il Maten est une école de semaine, l’équivalent de nos écoles primaires. Une institutrice vient de France ou de Suisse pour cela.  L’école est très importante dans l’esprit des missionnaires :

N’en déplaise à ceux qui croient qu’il faut courir au plus pressé et ne s’occuper que des adultes, dit un pasteur, nous estimons que le meilleur moyen d’évangéliser un peuple, c’est de s’emparer de l’âme de ses enfants7.

La deuxième réalisation consiste en une école de couture, où les dames missionnaires apprennent à coudre aux dames kabyles en chantant des cantiques

Les écoles du dimanches, elles aussi, ont été mises en place dès le début. Leur succès est mitigé : par exemple, il n’y a plus d’enfant à l’école du dimanche pendant la récolte des olives, et quelques fois les enfants font grève. D’ailleurs, leurs parents ne les y envoient que pour les récompenses que donnent les institutrices aux meilleurs élèves.

Et puis, très vite, on assiste au glissement de l’évangélisation à la diaconie. Très vite les malades arrivent, même de loin, et les pasteurs soignent avec les moyens du bord. Mais les soins commencent toujours après le culte obligatoire du matin. À partir de 1892, et de manière récurrente, la famine et la misère s’installent en Kabylie. Le pasteur devient pourvoyeur d’orge et donne à faire de petits travaux au plus pauvres pour qu’ils gagnent un peu d’argent sans mendier.

Les cultes où les Kabyles viennent spontanément sont inexistants : les seuls cultes sont adressés aux populations européennes des environs.

La dérive diaconale arrive à son comble sous le ministère d‘Émile Brès qui élabore un grand projet de village chrétien en milieu musulman. Il part du principe que les Kabyles convertis au christianisme subissent des persécutions dans leur milieu d’origine. Ils ne trouvent plus ni travail ni soutien, et sont marginalisés, sinon maltraités. Réunir ces nouveaux chrétiens dans un cadre sécurisé, leur donner du travail et les isoler de leur milieu d’origine, sera la préoccupation majeure de notre pasteur. Pour ce faire, il développe un atelier missionnaire, dans lequel les jeunes Kabyles peuvent apprendre un métier manuel, et il ouvre un magasin de vente des produits ainsi manufacturés. Brès est très apprécié de l’administration française, mais il l’est beaucoup moins de ses collègues qui ne comprennent pas cette nouvelles méthode d‘évangélisation.

4 – Les difficultés rencontrées par les missionnaires méthodistes en Kabylie

Et puis tout est bien difficile pour nos pasteurs.

D’abord ils n’obtiennent plus l’autorisation d’ouvrir une école de semaine à partir de 1892 : l’administration française se laïcise et comprend mieux les enjeux de l’instruction publique non confessionnelle.

De plus les missions anglaises en Algérie sont violemment prises à partie lors de campagnes de presse anglophobes. Dans l’imaginaire populaire de cette fin de XIXe siècle, on pensait que ces missions étaient les têtes de pont d’une invasion britannique programmée des colonies françaises.

Et puis l’argent manque ! L’Église méthodiste en France a déjà beaucoup d’ennuis financiers, alors elle ne peut guère en envoyer en Algérie. Ce problème d’argent grève considérablement l’impact missionnaire, comme on le verra quand les missionnaires américain arrive et multiplient par 20 le budget de la mission d’Il Maten !

Enfin et surtout les Kabyles ne se convertissent pas ! Ils profitent de la présence matérielle des missionnaires, mais n’adhèrent pas à l’Évangile. Ils vivent dans leur société tribale très unie, très cohérente, que l’islam cimente efficacement. Les Kabyles n’ont absolument pas besoin du salut en Jésus-Christ ! En définitive, de 1886 à 1919, les conversions de Kabyles sont fort rares, et les baptêmes tout autant, une dizaine peut-être, tous à partir de1914. De l’aveu même des méthodistes, ces conversions et ces baptêmes semblent être essentiellement opportunistes, le christianisme étant devenu la voie royale de l’intégration des peuples magrébins dans la sphère économique, universitaire et politique française.

 

4) Conclusion

Globalement, disons que les méthodistes français n’avaient guère de chance d’arriver à de vrais résultats à Il Maten. Leur ecclésiologie ne leur donnât aucun avantage, l’évangélisation s’est vue très vite supplantée par la diaconie, et l’islam se révèle beaucoup plus résistant  que prévu à l’offre évangélique. L’argent manque en permanence, on l’a vu, et empêche l’expansion de l’œuvre. Et que d‘efforts, que de combats, que de tracas de tout ordre, pour un si piètre résultat ! La réponse méthodiste française à la question « Comment évangéliser les Kabyles ? » ne semble pas la bonne (ce qui ne sera pas la cas des résultats du travail des méthodistes épiscopaux américains qui reprennent la mission d’Il Maten en 1919), de même d’ailleurs que les réponses des autres tendances évangéliques en Kabylie à la même question.

 

IV – CONCLUSION GÉNÉRALE

En conclusion, je dirai deux mots du devenir de ces tentative missionnaires protestantes en Kabylie.

Émile Rolland d’abord, à Tizi-Ouzou, semble avoir le mieux réussi. Au début de l’insurrection indépendantiste de 1955, son neveu fait rapatrier un certain nombre de jeunes orphelins ou de familles kabyles au Vigan, et leurs descendants sont toujours là, bien acclimatés, car il paraît que nos Cévennes ressemblent beaucoup à la Kabylie.

Ensuite c’est une question que je pose. Par deux fois au Caire en 1906 et à Lucknow (Indes) en 19011, se tinrent des « Conférences missionnaires en pays mahométans ». Je n’ai pas de connaissance sur ces conférences et je pose publiquement la question : quelqu’un peut-il m’éclairer sur ce sujet ?

Enfin, que s’est-il passé à Il Maten après 1919 ? Les méthodistes épiscopaux américains ont les moyens, et ils ont pu développer plusieurs centres missionnaires en Algérie. Ils sont restés longtemps, et sont à l’origine de l’Église méthodiste kabyle, membre de l’UEEM, et très active actuellement en Kabylie. Mais ce sont, malgré tout, ces pasteurs du XIXe siècle, avec peu de moyen, mais avec une foi qui déplace les montagnes, qui sont à l’origine de la présence du christianisme en Kabylie.

Jean-Louis Prunier

BIBLIOGRAPHIE

I – Introduction :

MEYNIER Gilbert, “Le passage du christianisme à l’islam en Afrique du Nord VIIe – XIIIe siècle”, in BORNE Dominique et FALAIZE Benoit dir., Religions et colonisation, Afrique – Asie – Océanie – Amériques, XVIe – XXe siècles, Paris, Les Éditions de l’Atelier / Éditions ouvrières, 2009.

RIVET Daniel, Le Magreb à l’épreuve de la colonisation, Paris, Hachette Littératures, 2002.

II – Le mythe kabyle

ABDELFETTAH LALMI Nedjma, Du mythe de l’isolat kabyle, Cahiers d’Études africaines, XLIV (3), 175, 2004, p. 507-531.

DIRECHE Karima, “Convertir les Kabyles : quelles réalités ?”, in BORNE Dominique et FALAIZE Benoit dir.,Religions et colonisation, Afrique – Asie – Océanie – Amériques, XVIe – XXe siècles, Paris, Les Éditions de l’Atelier / Éditions ouvrières, 2009.

DIRECHE-SLIMANI Karima, Chrétiens de Kabylie, 1873-1954. Une action missionnaire dans l’Algérie coloniale, Condé-sur-Noireau, Éditions Bouchene, 2004, 153 p.

RENAULT François, Le cardinal Lavigerie, 1825 – 1892. l’Église, l’Afrique, la France, Paris, Fayard, 1992.

SAAÏDIA Oissila, Le cas de l’Église catholique en Algérie avant la Première Guerre mondiale, dans BORNE Dominique et FALAIZE Benoit dir., “Religions et colonisation, Afrique – Asie – Océanie – Amériques, XVIe – XXesiècles”, Paris, Les Éditions de l’Atelier / Éditions ouvrières, 2009, p. 166 à 176.

 III – La réponse protestante

AIT ABDELMALEK Zohra, Protestants en Algérie, Le protestantisme et son action missionnaire en Algérie aux XIXe et XXe siècles, Lyon, Olivetan, 2004.

BLANDENIER Jacques, L’essor des Missions protestantes, Nogent-sur-Marne/ Saint-Ligier (Ch), Éditions de l’Institut biblique de Nogent / Éditions Emmaüs, 2003.

CARLUER Jean-Yves dir., L’évangélisation. Des protestants évangéliques en quête de conversions, Charols, Excelsis, Coll. “Collection d’études sur le Protestantisme Évangélique”, 2006, p. 116 à 140.

NOUVEL Christophe, La présence protestante en Algérie au temps de la colonisation française, Université de Droit, d’Économie et de Sciences d’Aix-Marseille, Institut d’Études politiques, Mémoire, Année universitaire 1984-1985.

RUTHERFORD J. M.A., B.D., “History and Condition of North Africa”, in RUTHERFORD J. and GLENNY H. Edward, The Gospel in North Africa, in two parts, London, Percy Lund, Humphies & Co., Ltd., Amen Corner, E.C.; and The Country Press, Bradford. Office of the Mission, 21, Linton Road, Barking, London, 1900, 2Vol., Part I.

SOUCHE Madeleine, « La Mission méthodiste française en Kabylie. Des missionnaires protestants face à la colonisation et à l’Islam (1885 – 1919)», dans

ZORN Jean-François, Le grand siècle d’une Mission protestante. La Mission de Paris de 1822 à 1914, Paris, Karthala/Les Bergers et les Mages, 1993.

 

 

1 – Jean BIANQUIS, Les origines de la Société des Missions Evangéliques de Paris, Paris, Société des Missions Évangéliques, 1930,  t. 1 p. 43.

2 – Nedjma ABDELFETTAH LALMI, Du mythe de l’isolat kabyle, Cahiers d’Études africaines, XLIV (3), 175, 2004, p. 518.

3 –  Ibid. p. 523.

4 – Ev 1886, p. 114.

5 – CF 1899-3-503-505.

6 – Émile BRÈS Fils (Brès de Jersey), Que penser de l’Islam ?, Paris, Mission en Kabylie (service des Publications), Librairie générale et Protestante, 1909, p. 26.

7 – Ev 1890, p. 256.

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