En Suisse romande et dans les vallées vaudoises

Géographiquement, ce terme de Suisse romande regroupe pour notre propos les cantons de Genève et de Vaud, situés sur les rives du Lac Léman, protestants et francophones. Les deux villes représentatives de chacun d’eux sont Genève pour l’un, Lausanne pour l’autre. Ces deux villes n’ont pas eu, dans l’histoire religieuse en Suisse au XIXe siècle, des destins identiques.

Tout le monde connaît l’influence de Ludwig Von Zinzendorf et des Moraves, en visite à Genève à la fin du XVIIIe siècle, sur les jeunes pasteurs réunis autour de Jean-Pierre Bost dans la Société des Amis. Ces jeunes pasteurs se nommaient Ami Bost, Émile Guers, Henri-Louis Empeytaz et, plus tard, Henri Pyt, et leur programme spirituel était résumé dans ces mots : « Renoncer au monde et à ses convoitises, veiller les uns sur les autres, nous reprendre mutuellement dans l’amour, et n’avoir d’autre Maître que celui dont le sang nous a lavé1».

Je voudrais pourtant m’appesantir sur l’année 1817 à Genève. Richard Wilcox, l’année précédente, avait prêché aux jeunes de la Société des amis un calvinisme pur. Il était méthodiste, mais de la mouvance calviniste de Georges Whitefield, l’ami de l’arminien John Wesley. Il rentre en Grande Bretagne au début de 1817, et laisse la place au célèbre Robert Haldane qui continue dans la même voie avant de partir pour Montauban quelques mois plus tard. Le riche banquier Georges Drummond arrive alors, et continue à son tour de prêcher un calvinisme que certains qualifieront d’outrancier. Cette agitation parmi les jeunes pasteurs provoque une violente réaction de la part de la Vénérable Compagnie des pasteurs de l’Église Réformée de Genève. Celle-ci oblige les nouveaux pasteurs à signer un texte, le Règlement pacificateur, dans lequel  ils doivent promettre de s’abstenir d’affirmer publiquement leur opinion :

« 1 – Sur la manière dont la nature divine est unie à la personne de Jésus-Christ

2 – Sur le péché originel

3 – Sur la manière dont la grâce opère, et sur la grâce efficiente

4 – Sur la prédestination2 »

Ce texte est publié le 3 mai 1817, et les jeunes pasteurs, ulcérés, fondent aussitôt, le 23 août, l’Église du Bourg du Four, du nom du local qu’ils occupaient, dans la vieille ville, au 14 de la place du Bourg du Four. Ni Haldane ni Drummond ne prennent part à la fondation de cette Église dissidente. Haldane est parti, et Drummond réfléchit à la création de sa Société Continentale, ou Européenne, qui verra le jour à Londres à la fin de la même année.

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Charles Cook débarque sur le sol normand le 24 octobre 1818. Sa stratégie d’évangélisation de la France, dans le cadre missionnaire du méthodisme britannique, passe par les pasteurs en France déjà influencés par la théologie du Réveil. C’est pourquoi il est à Nîmes (où il rencontre son adversaire Samuel Vincent) et Montpellier (avec Abraham Lissignol) à la fin de 1819. L’année suivante, il est consacré à Liverpool en juillet, et il part de Caen en octobre pour son nouveau poste, dans le Midi (c’est très vague, pour qu’il ait plus de liberté quant au choix du lieu de son installation). Passant par Lyon, il rencontre Adolphe Monod. Puis il porte ses pas vers Genève, où il a une longue conversation avec Empeytaz, et Lausanne, où il reste quelques jours. Il quitte la Suisse le 22 janvier 1821 pour Grenoble, où l’attend le pasteur César Bonifas3.

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Lorsque Cook arrive à Lausanne, le paysage politico-religieux est relativement calme. Il y a bien quelques conventicules par-ci par-là qui étudient la Bible, mais il ont la bénédiction du Doyen Curtat, pourtant très conservateur.  Pendant son séjour, Cook a fait par deux fois le voyage à Yverdon. Or, au printemps de l’année suivante, à Yverdon justement, est créée uneSociété Vaudoise Évangélique des Missions, qui provoque une très violente réaction des autorités, et du Doyen Curtat soutenu par Alexandre Vinet. Curtat accuse même les « Méthodistes d’Angleterre4» de provoquer des désordres au sein de l’Église Réformée du canton de Vaud. Les événements s’accélèrent alors. Trois pasteurs sont licenciés, qui fondent immédiatement l’Église Évangélique du canton de Vaud. Plus tard, à la suite d’une loi punissant de bannissement les pasteurs insoumis, plusieurs quittent Lausanne pour Partis, Nîmes ou Montpellier. Mais les petites Églises évangéliques indépendantes prolifèrent, dans le plus grand désordre et la plus grande liberté. Peut-on dire que Charles Cook est responsable de la première crise politico-religieuse dans le canton de Vaud ? Peut-être pas entièrement, mais il y participe. Comme tous ces convertis et convaincus venant de l’étranger, Cook n’avait pas d’interdit sur son prosélytisme, qu’il assimilait à l’efficacité de sa mission. Pour lui et pour sa cause, ce prosélytisme était la clé de la réussite de l’évangélisation de la France. Mais cela ne lui a pas donné que des amis. Et ce prosélytisme est aussi pour nous une clé de lecture pour comprendre le choix des lieux de l’implantation du méthodisme missionnaire en France et en Suisse. Nous verrons cela dans les questions finales.

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Je vous propose d’entrer dans notre sujet selon un plan en deux chapitres. Après un bref regard historique, nous étudierons rapidement les points forts de la période.

    

I – Brève histoire de la mission méthodiste française en Suisse romande

 

1) Première période (1842-1858) dominée par la présence de Charles COOK

Un petit groupe de méthodistes s’est formé à Lausanne après le départ de Cook.  Or, vingt ans plus tard, un nouvel élément intervient : John Nelson Darby arrive en Suisse. Après un passage à Genève, il séjourne à Lausanne en 1839, et attaque d’emblée le méthodisme en écrivant, en mars 1840, De la doctrine des wesleyens à l’égard de la perfection chrétienne. Les méthodistes lausannois appellent aussitôt Charles Cook à la rescousse et celui-ci répond de deux façons : il édite le sermon N°54 de John Wesley portant sur Rm 8, 32 et intitulé : De la libre grâce, et s’installe à Lausanne, avec femme et enfants, en octobre 1841, initiant ainsi la mission méthodiste française en Suisse romande.

Il se bat d’abord contre le prosélytisme de Darby, redoutable au point de détruire toutes les jeunes Églises évangéliques du canton de Vaud. Mais le méthodisme résiste, et grandit même en récupérant quelques membres des Églises évangéliques disparues. Il se bat aussi par petits traités interposés, contre le calvinisme sectaire de César Malan, le fondateur de l’Église du Témoignage à Genève. Avec l’aide de son jeune fils Jean-Paul, il fonde à Lausanne une importante école du dimanche. Cette institution restera la plus importante pendant toute la présence méthodiste française en Suisse, et Jean-Paul Cook deviendra l’un des fondateurs de la Société des Écoles du Dimanche. Charles Cook crée une annexe à Aigle où un deuxième pasteur s’installe. Enfin il n’a pas beaucoup de chance avec la santé des siens : il perd une fille d’abord, puis un fils nouveau-né, puis sa femme à l’accouchement d’un autre fils qui meurt peu après.

En février 1845, la révolution éclate à Lausanne. L’État veut reprendre le contrôle du religieux, provoquant la démission d’Alexandre Vinet puis de celle de 108 pasteurs et de 40 suffragants. Les méthodistes sont inquiétés à leur tour, et Charles Cook est expulsé en janvier 1847. Il revient en 1855, la paix civile étant établie à Lausanne. Mais il meurt le 21 janvier 1858.

C’est pendant la période de Charles Cook que les méthodistes ont tenté de s’installer dans les Vallées Vaudoises du Piémont italien.

 

2) Deuxième période, avec James Hocart père (1860-1871)

James Hocart arrive à Lausanne peu après la mort de Charles Cook, et il est très vite confronté à deux problèmes : l’un interne à la ville de Lausanne, en rapport à la nécessité d’y avoir enfin une chapelle méthodiste ; l’autre posé à l’ensemble du méthodisme en France : avoir sa propre école de théologie pour former les futurs pasteurs. Grâce à un concours de circonstances favorables, la construction du Valentin devient possible. Nous en reparlerons.

Deux autres stations sont créées, Villeneuve et Vevey, pendant qu’Aigle décroît régulièrement. Mais malgré tous les efforts des deux pasteurs en poste, le méthodisme français en Suisse végète. Une tentative tardive d’implantation à Genève reste sans suite.

 

3) Troisième période, avec le pasteur William Cornforth (1874-1900)

Remarquez au passage que les trois pasteurs les plus représentatifs de la présence du méthodisme français en Suisse romande sont tous britanniques, deux anglais et un, James Hocart, venant des Iles Anglo-normandes.

C’est la période la plus active de la maison d’études au Valentin : William Cornforth se révèle comme un excellent pédagogue. C’est aussi la période où commence la lutte contre l’alcoolisme dont nous parlerons juste après. Les annexes sont tour à tour occupées par le second pasteur : Aigle est abandonnée au profit de Vevey en 1872, puis le pasteur quitte Vevey à son tour en 1893 pour s’installer à Villeneuve. Lausanne reste le grand centre où habite le pasteur responsable de l’ensemble de la Suisse romande, mais il vieillit. Il prend sa retraite en 1901, à Lausanne, à l’âge de 73 ans. À la fin du siècle, alors que les stations vaudoises sont abandonnées toutes les trois en 1898, William Cornforth est rejoint par un autre vieux pasteur, Siméon Dugand, le seul d’origine française. Lausanne est définitivement abandonnée en 1900, le Valentin est vendu, les méthodistes français quittent la Suisse pour n’y plus revenir. William Cornforth meurt à Lausanne en 1902.

 

     II – Revenons sur trois points déjà brièvement évoqués

1) La mission dans les Vallées vaudoises du Piémont

Dès 1845 Charles Cook avait fait quelques incursions dans les Vallées Vaudoises, dans le but avoué, à travers l’Église vaudoise, d’évangéliser l’Italie.

Ce projet peut se concrétiser après 1848. La révolution en France a des conséquences en Italie, où le roi Charles-Albert de Sardaigne pose les bases du Risorgimiento. Les Vaudois du Piémont ont de nouveau le droit  d’exister et de rentrer dans leurs vallées, d’après le texte de loi qu’on nomme le Statut albertin.  Un pasteur méthodiste, William Ogier, passe l’année 1849-1850 dans le village de la Tour. Il semble qu’au début les vaudois acceptent volontiers les méthodes wesleyennes, mais : « Les espoirs entretenus concernant une résidence permanente parmi les Vaudois du Piémont n’ont pas encore été réalisés. La raison en est que des influences préjudiciables à l’exercice de notre ministère ont fini par prévaloir sur les gens du fait de certains frères calvinistes. Ceci a conduit nos amis Vaudois à faire objection, du moins dans l’immédiat, à l’établissement chez eux de réunions de classe et d’autres institutions wesleyennes5».

Le méthodisme ne passera donc pas en Italie par l’intermédiaire des méthodistes français. Mais il passera tout de même par l’intermédiaire des méthodistes britanniques à partir de 1860.

 

2) L’immeuble du Valentin

Le Valentin est un immeuble composé de trois corps de bâtiments. À gauche il y a la chapelle, à droite le presbytère, et au milieu la Tour, où,  sur trois étages, étaient réparties les chambres des étudiants. C’est actuellement, je crois, le plus bel ensemble et la plus belle chapelle du méthodisme français encore en état. Il a été construit entre 1866 et 1867, sur les plans d’un architecte britannique, avec des fonds américains, britanniques, et provenant d’une tournée de souscription faite par Jean-Paul Cook aux États Unis. Le Valentin est inauguré le 27 septembre 1867, et accueille aussitôt les premiers élèves qui se destinent au ministère.

Les élèves reçoivent un double enseignement : celui du pasteur méthodiste en poste, et celui des professeurs de la faculté  de théologie évangélique de Lausanne. Et c’est là que le bât blesse car, à peine 17 ans plus tard, en 1884, la maison d’études quitte le Valentin pour des « raisons complexes ». Ces raisons tiennent en fait aux mauvais rapports entretenus avec la Faculté évangélique de Lausanne, considérée par les méthodistes comme ayant dévié vers le rationalisme.

L’immeuble est vendu en 1900 pour moitié aux méthodistes allemands, présents à Lausanne depuis 1857, et pour moitié aux méthodistes italiens qui ont de la peine à payer leur part.

 

3) La lutte contre l’alcoolisme

Déjà en 1852 le pasteur Henri Martin, en poste à Aigle signale que « un grand obstacle au progrès de l’Évangile dans cette partie du canton, c’est l’affreuse ivrognerie. … N’importe, Dieu aidant, nous combattrons ce bouc puant, quant je devrais seul le saisir par les cornes, j’essayerai s’il est impossible au moins de lui en ôter une ». (CF 1852-204-207).

Mais il faut attendre 1877 pour que le pasteur lausannois Louis-Lucien Rochat fonde la Croix Bleue. Les pasteurs méthodistes se jettent dans la brèche et l’un d’eux, James Wood, en poste quelques temps à Lausanne, participera à la mise en place de la Croix bleue lorsqu’il sera muté à Paris. Son collègue à Lausanne, William Cornforth, fonde lui-même, en 1879, une Société de tempérance, une à Lausanne et une à Aigle.

 

Conclusion : le départ des méthodistes français

On l’a vu, les méthodistes français ont quitté petit à petit la Suisse romande. Pourquoi ?

Il me semble que les raisons sont de deux ordres : l’évolution du méthodisme dans l’ambiance religieuse de la Suisse romande, et l’évolution du méthodisme français dans le paysage protestant français, le tout pendant le deuxième XIXe siècle.

En Suisse romande, le nombre d’Églises et de sectes protestantes n’a cessé d’augmenter, rendant la concurrence difficile. Et puis la présence de deux autres Églises méthodistes, allemande et italienne, à Lausanne, même en gardant de bons rapports fraternels, cela ne facilite pas les choses, surtout si ces Églises, comme l’Église méthodiste allemande, sont infiniment plus riches que la pauvre Église méthodiste française.

Celle-ci a, en plus, d’autres projets. Elle veut partir à la conquête de la France, et évangéliser les grandes villes. N’oubliant pas qu’une des caractéristiques les plus  importantes du méthodisme est son engagement missionnaire, elle se lance dans une mission en Kabylie, face au plus grand des défis : l’évangélisation des musulmans. Bref, la petite Église méthodiste française n’a plus ni argent ni pasteurs pour la section suisse de son œuvre. Et c’est ainsi que la mission méthodiste française en Suisse romande n’a laissé, derrière elle, que quelques tombes dans le cimetière d’Ouchy, et l’immeuble du Valentin, actuellement toujours occupé par le pasteur de l’UEEMF.

Jean-Louis Prunier

 

 

1 – Marc LÜTHI, Aux sources historiques des Églises Évangéliques. L’évolution de leurs ministères et de leurs ecclésiologies en Suisse Romande, Bevaix (Suisse), Éditions Je Sème, Dossier Vivre Hors Série, 2003, p. 19.

2 – Ibid. p. 22.

3 – Lire COOK Jean-Paul, Vie de Charles Cook, 1e partie, Paris, Librairie Évangélique, 1862, 264 p.

4 – Cité par Marc LÜTHI, Aux sources historiques des Églises Évangéliques. op.cit. p. 78.

5 – Procès-verbal de la Conférence française de 1850, p. 190.

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