En Espagne

Note de la rédaction : le texte qui suit est celui d’une conférence prononcée au Temple de Codognan (Gard) [1], le 8 juillet 1942, par le pasteur espagnol Joan Capó Ferrer, réfugié en France après la Guerre Civile Espagnole.

Mes chers frères et sœurs,

Laissez-moi d’abord vous remercier pour la cordialité avec laquelle vous m’avez toujours reçu. Quand je suis venu en France je ne pensais pas y rester aussi longtemps.

Mais je remercie Dieu d’avoir entendu des lèvres d’un ami ces mots : «  Vous n’êtes pas venu en France, vous y avez été envoyé. » Le temps passé, les nouvelles reçues, la situation de ma patrie et surtout la possibilité d’annoncer en France le Saint Évangile à bien des compatriotes qui ne le connaissaient point, cela et bien d’autres détails encore m’ont fait réfléchir et me font dire : c’est possible que j’aie été envoyé. J’aurai pendant toute ma vie un souvenir ineffaçable de mon séjour dans votre pays, et permettez-moi de me réjouir avec vous, chrétiens, de ce que vous avez encore en France, et en particulier dans le Midi, malgré les circonstances actuelles, une pleine liberté pour la prédication de l’Évangile. Nous, les Espagnols, nous comprenons très bien votre avantageuse situation. Vous avez la liberté d’annoncer l’Évangile, vous êtes respectés et même aimés, bien accueillis dans les bureaux officiels quand vous allez y faire des démarches, vous avez une loi qui vous protège et vous fait égaux aux autres concitoyens, les autorités assistent même à quelques unes de vos cérémonies, vous pouvez agir avec indépendance ; plus encore, votre héritage des siècles précédents vous fait plus nombreux et par conséquent plus forts moralement.

C’est vrai que jadis vos ancêtres, ont beaucoup souffert, mais leur sang a été fécond et il vous a produit une ambiance de liberté, d’égalité et de fraternité, et comment pourrions-nous parler de cela !

Nous avons joui de ces mêmes avantages pendant quatre ans seulement, en Espagne, et nous savons ce qu’ils rapportent.

Mais pardon, mes amis, je ne viens pas vous parler de vous-mêmes, je viens ici pour vous parler de nous, de l’Évangile en Espagne, du christianisme au delà des Pyrénées.

L’Espagne, comme vous le savez, est tout près de la France, elles se touchent ; mais en ce qui concerne la liberté, pour pouvoir prêcher l’Évangile et pour pouvoir le pratiquer, les Pyrénées ont été trop hautes.

La Cordillère Pyrénéenne a constitué une muraille infranchissable, tellement épaisse qu’elle nous a empêché même de nous entre protestants en deçà et en delà de la frontière. Un collègue français me faisait constater le manque de relation et la méconnaissance mutuelle des protestants français et espagnols, et cela est étonnant si l’on considère que le Midi de la France, c’est-à-dire la région la plus proche de l’Espagne, est la plus protestante.

En lisant l’histoire du protestantisme en France, le développement de la Réforme, une note m’a profondément touché le cœur : « La Réforme en Espagne a été étouffée par le sang. » Cette note m’a touché le cœur, oui, parce ce que cela est une réalité, une bien triste réalité. La Réforme en Espagne a été étouffée par le sang, et les Évangiles ont été brûlés en pleine rue dans de nombreuses occasions.

Mais est-ce que les espagnols méprisent l’Évangile ? Non, mes amis ; l’âme des espagnols est une âme religieuse, une âme pieuse ; quoiqu’à notre époque se développe ce qu’on appelle incrédulité, ce n’est pas l’incrédulité qui domine, mais le mépris du catholicisme qui en Espagne a toujours voulu dominer. En Espagne a été implanté le matérialisme, l’égoïsme personnel, l’autorité suprême des hommes ; et non la religion d’amour, d’effort, de sacrifice pour le prochain que le Christ nous par sa vie dans l’Évangile. Dès le début de la Réforme, la prédication de l’Évangile a été défendue et les protestants ont été persécutés plus ou moins selon le gouvernement ou selon le critérium des autorités locales.

Seulement dans les deux périodes pendant lesquelles a dominé une Constitution républicaine, l’an 1873 [2] et l’an 1934 [3], l’Évangile a pu être prêché en Espagne avec une liberté absolue.

Il est vrai que pendant la longue période de la Monarchie Constitutionnelle [4] nous avons prêché aussi l’Évangile en Espagne, mais grâce au libéralisme du gouvernement, ou mieux encore, grâce au bon sens des Autorités qui jugèrent injuste la Constitution dominante. La Constitution nous concédait simplement une tolérance des cultes, mais pas une liberté. Cette tolérance était aussi plus ou moins sévère selon les pressions exercées par les représentants de la religion officielle auprès des autorités locales des villages.

Je ne peux pas vous donner une conférence documentée sur l’Évangile en Espagne. Plusieurs raisons m’empêchent de la faire. Je vais simplement dans une causerie vous donner quelques détails qui vous donneront une idée du travail effectué dans mon pays.

Notre tâche n’est pas facile, au contraire, elle est difficile à cause de l’opposition exercée par les cléricaux. Les faits font comprendre que le catholicisme espagnol a voulu être toujours ce qu’on appelle plus papiste que le Pape. Il a toujours voulu exercer sa puissante influence depuis les autorités jusqu’au plus humble des ouvriers. Il a voulu maintenir bien haut l’étendard de la tradition afin de pouvoir présenter l’Espagne toujours attachée au temps de l’Inquisiteur Torquemada [5] dont les bûchers, élevés en pleines places publiques, et sur lesquels il faisait brûler les hérétiques, étaient considérés comme un holocauste à la gloire de Dieu, et comme une manifestation de son désir de maintenir bien pure la religion de Christ selon qu’ils la conçoivent eux-mêmes. Mais ce sacrifice de vies humaines et tout l’effort qu’ils ont fait et font encore contre la propagation de l’Évangile n’a jamais été en faveur de la religion, mais au profit de leurs intérêts matériels et de leurs ambitions.

La Constitution monarchique nous concédait la tolérance des cultes ; mais, même pour présider un enterrement il fallait demander la permission et même une autorisation signée par un prêtre.

Je veux vous expliquer un cas – et je pourrais vous en relater des quantités d’autres – qui vous fera comprendre ce que je viens de vous dire. Un membre de mon église, très fidèle, lui et toute sa famille, travaillaient dans un puits de mine, dans une ville hors de ma paroisse, et à cause d’une fausse manœuvre en descendant, il tomba et mourut sur le coup.

Á cause des démarches qui devaient se faire par le Tribunal de Justice, le cadavre resta cinq jours au dépôt du cimetière. Je remplaçai la famille près des tribunaux, assurances, etc., et je demandai au Juge l’autorisation de faire l’enterrement selon le rite protestant, religion que le défunt professait avec toute sa famille. Pour toute réponse le Juge me dit qu’il ne pouvait rien faire sur ce point, qu’il fallait l’autorisation du prêtre de la paroisse où avait eu lieu l’accident.

J’allai voir le prêtre, et quelle causerie difficile nous eûmes !

Pendant trois heures je causai avec lui pour essayer de le convaincre ; il me demandait des preuves de mon pastorat, des témoins affirmant que le défunt était protestant, je lui dis que la veille de l’accident, le défunt avait assisté au culte et que comme témoin je pouvais lui donner le nom du curé du village, ajoutant que je comptais sur sa sincérité.

Alors le prêtre me dit : « Savez-vous si au moment de l’accident il ne s’est repenti d’être protestant et s’il n’a pas voulu rentrer au sein de l’Église Catholique ? » Il ne me donna pas l’autorisation, mais il me l’envoya par le moyen de l’Autorité, disant qu’il ne voulait ensevelir le défunt parce qu’il était un hérétique.

Dans un petit village où mon père était évangéliste [6], je me rappelle être entré au culte, et en être sorti les dimanches soir, accompagnés de la police afin de nous protéger de la foule ; mon père avait dû demander la protection du gouverneur de la province parce que le maire du village ne pouvait pas nous protéger.

Mais une nuit que nous étions tous couchés déjà, un fidèle ami frappa fortement la porte de la cour, afin de nous réveiller et nous avertir qu’on allait brûler la maison et qu’il fallait sortir tout de suite, et, en effet, tout près de la porte de la rue, il y avait déjà un fagot de bois et une grande foule qui se disposait à y mettre le feu.

Il est arrivé à mes sœurs d’être traînées dans la rue, par les cheveux, quand elles allaient faire leurs courses.

Il y a cinquante cinq ans environ, un de mes prédécesseurs dans une ville où j’ai travaillé rencontra de terribles difficultés. Le récit d’une de ces difficultés seulement vous fera comprendre les autres. Le pasteur, avec sa famille, se déplaça dans la ville, et le premier jour, le curé, sachant son intention d’y implanter le protestantisme, avisa tous les établissements d’alimentation de la ville et même les boulangers que si quelqu’un vendait de la nourriture à la famille protestante il serait tout de suite excommunié.

Bien des fois nous avons remarqué que l’ouverture d’une maison de tolérance, un cabaret, par exemple, n’a occasionné aucune protestation, tandis que l’inauguration d’une chapelle ne nous a pas été possible à cause de l’influence des cléricaux sur les Autorités.

Un exemple des obstacles que trouvent les colporteurs. Deux colporteurs visitèrent le Maire d’un village pour l’informer qu’ils allaient vendre des portions bibliques. Le Maire leur dit qu’il ne permettait pas la vente de ces livres dans son village. Alors les colporteurs lui montrèrent l’autorisation visée par un Ministre du Gouvernement. Mais malgré cela, le Maire leur dit que dans son village il ne le permettait pas. Les colporteurs sortirent de la Mairie ; alors le Secrétaire avertit le Maire qu’il avait eu tort de refuser parce que les documents présentés par les colporteurs étaient authentiques et qu’ils avaient le droit pour faire leur travail. Alors le Maire rappela les colporteurs pour leur dire qu’ils pouvaient vendre des Bibles et des portions.

Mais après cela le Maire lui-même fit annoncer à toute la population qu’il y avait deux hommes qui vendaient des livres protestants et que personne ne devait en acheter. Les voisins obligèrent les colporteurs à quitter le village en les lapidant.

Ces exemples vous donneront une simple idée de notre travail en Espagne. Quelqu’un d’entre vous dira peut-être que les choses ont changé, bien sûr. Mais je pense vous dire encore, il est vrai que les circonstances ont changé dans plusieurs lieux ; pourtant, je ne veux pas vous parler des circonstances actuelles, je dois me taire, par prudence, pas pour moi, mais par amour pour ceux qui sont là.

Maintenant je veux vous donner encore quelques détails plus encourageants, c’est-à-dire quelques détails qui font penser à l’efficacité de l’Évangile et qui nous rappellent quelques versets de la Parole de Dieu, par exemple le Psaume 126, verset 5, qui nous dit : « Ceux qui Sèment avec larmes moissonneront avec des chants de triomphe. » Nous avons déjà moissonné avec des chants de triomphe dans quelques endroits. « La pain que jetèrent sur la face des eaux nos ancêtres avec le temps, nous l’avons retrouvé déjà. » (Ecclésiaste 11.1). Malgré tout les obstacles, l’Évangile s’ouvre un chemin. La plupart de mes compatriotes de connaissent pas l’Évangile d’amour, mais à mesure qu’il est connu, il est aussi accepté.

Du fait que la propagation de l’Évangile a toujours été empêchée, plusieurs provinces d’Espagne, de nombreuses cités ou village n’ont pas été atteintes par la Parole de Dieu et par conséquent ignorent tout du protestantisme. Malgré cela, dans certaines localités nous avons déjà de très importants édifices destinés au culte et d’autres destinés aux écoles primaires ou même à l’enseignement supérieur. Tel est le cas à Madrid, Valence, Alicante et en Catalogne. Dans la région de Galice, il n’y a pas d’écoles, mais les protestants sont très nombreux et nous sommes heureux de pouvoir vous dire qu’il y a plusieurs villages où l’Évangile a pénétré de telle sorte que la plupart des habitants sont protestants.

Au total, nous comptons en Espagne 20.000 protestants environ. Le nombre, il est vrai, n’est pas important. Mais si l’on tient compte des difficultés du travail, on considère avec respect ce chiffre qui évoque des âmes arrachées à l’ennemi par une lutte forte et constante.

Les effectifs de nos écoles sont croissants et nous gagnions de ce fait des sympathies grandissantes en faveur du protestantisme. La persécution elle-même nous fait trouver de nouveaux amis qui se rapprochent moralement de nous.

Ils sont déjà nombreux les espagnols qui m’ont dit quand je leur ai prêché l’Évangile :

«  Mais est-ce cela le protestantisme ? Alors je ne le connaissais pas, j’avais entendu que les protestants ne croyaient même pas en Dieu ! »

Quelles manifestations de sympathie j’ai reçues en visitant les blessés et les malades à l’Hôpital de Nîmes, en prêchant sur le sermon de la montagne à près de quatre cents blessés au Grau-du-Roi, au début de mon travail, en présidant deux enterrements à Saint-Hippolyte-du-Fort où je pus parler aux nombreux réfugiés [7] qui s’y trouvaient et, il y a quelques jours seulement, en baptisant une petite fille à la Maternité de Nîmes !

Je suis très heureux de pouvoir faire ce travail et je bénis Dieu pour l’aide reçue des amis français. La France nous a hospitalisés (sic), et si le sol français a été le moyen pour quelqu’un de mes compatriotes de recevoir l’Évangile dans son cœur et le salut par Christ, que Dieu soit loué par nous tous car nous aurons été le moyen pour ramener un pécheur de la voie où il s’égarait, pour sauver une âme de la mort et pour couvrir une multitude de péchés, comme dit Saint-Jacques.


[1] Codognan (Gard), le temple date de 1855, Il y avait aussi une chapelle méthodiste.

[2] Après l’abdication d’Amédée de Savoie et la proclamation de la première République, Des élections sont alors organisées pour élire des Cortes destinées à élaborer une Constitution.

[3] Après le Bienno des réformes de la seconde République.

[4] Quelle longue période ? Le Sexenio Democratico ou Sexenio Revolutionario compris entre le triomphe de la révolution de septembre 1868 et le pronunciamiento de décembre 1874 qui marque le début de la Restauration bourbonienne ?

[5] Tomás de Torquemada, né en 1420 à Valladolid dans le royaume de Castille, mort en 1498 à Ávila un dominicain espagnol du xve siècle. Confesseur de la reine Isabelle de Castille et du roi Ferdinand II d’Aragon, il est le premier Grand Inquisiteur de l’Inquisition espagnole de 1483 à sa mort.

[6] Maó (Minorque).

[7] Archives départementales du Gard, 4 M 639. En 1939, 2459 réfugiés républicains espagnols sont acheminés dans le Gard par différents convois. Les réfugiés espagnols ont été répartis dans différentes communes : Le Vigan (415), où ils ont été logés en partie à la prison désaffectée et en partie dans un immeuble communal dit « La Ganterie » et Saint-Hippolyte-du-Fort (308), où l’on utilise les locaux de l’ancien fort, ont reçu les plus forts contingents. Avèze vient ensuite avec 70 réfugiés, puis Valleraugue (62), Lassalle (41), Cros (43), Monoblet (39), Montdardier (30) et Pompignan (25).

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