A Lausanne et dans le canton de Vaud

 

Le Méthodisme wesleyen français à Lausanne et dans le Canton de Vaud (Suisse)

Conférence prononcée à la journée d’étude de la SEMF, IPT de Montpellier,

25 novembre 2017,

par Jean-Louis Prunier

 

Charles Cook est un méthodiste britannique envoyé en mission en France. Il débarque sur le sol normand le 24 octobre 1818. Sa stratégie d’évangélisation de la France, dans le cadre missionnaire du méthodisme britannique, passe par les pasteurs en France déjà influencés par la théologie du Réveil. C’est pourquoi il est à Nîmes (où il rencontre son adversaire Samuel Vincent) et Montpellier (avec Abraham Lissignol) à la fin de 1819. L’année suivante, il est consacré à Liverpool en juillet, et il part de Caen le 24 octobre pour son nouveau poste dans le Midi. Il ne lui est confié aucun lieu précis, pour qu’il ait plus de liberté quant au choix de son installation. Passant par Lyon, il rencontre Adolphe Monod. Puis, entre le 24 octobre 1820 et le 22 janvier 1821, Cook fait une tournée de prospection évangélique en Suisse romande. Il quitte la Suisse pour Grenoble, où l’attend le pasteur réformé évangélique César Bonifas[1]. Pendant son passage en Suisse romande, Cook prend contact avec les pasteurs dissidents de Genève, avant de visiter Lausanne et le canton de Vaud. Où le méthodisme wesleyen pourrait-il s’installer ? Car les deux villes et leurs cantons respectifs sont extrêmement différents, et n’ont ni la même culture ni le même passé.

*

À la fin du XVIIIe siècle on peut affirmer que la théologie orthodoxe de l’Académie de Genève est fille du Siècle des Lumières, et s’éloigne progressivement d’une des réactualisations centrales du christianisme par la Réforme, le Sola Scriptura. Elle préfère s’orienter plutôt vers une conception déiste du religieux chrétien, en rapport avec les progrès scientifiques et philosophiques du siècle, en rapport aussi avec le recentrement anthropologique humaniste combattu en son temps par Luther. L’Église de Genève connaît par ailleurs la prédication et l’influence charismatique des piétistes allemands, et particulièrement celle des frères moraves de la communauté de Hernhutt. En effet l’organisateur et l’animateur de cette communauté, le comte Nicolas-Louis Von Zinzendorf (1700-1760), arrive à Genève, entouré d’un fort contingent de ses coreligionnaires, un jour de début mars 1741. Il y reste jusqu’au 16 mai de la même année et, selon Gabriel Mützenberg :

 « L’arrivée de Zinzendorf dans la cité de Calvin fera sensation. On trouve dans sa manière d’être, dans sa pensée aussi, quelque chose d’étrange. Sa “théologie du sang et des plaies” surprend. Les pasteurs prêchent alors la loi, la morale, un salut sans sauveur. Aussi la référence à Jésus agneau de Dieu éveille-t-elle une vive curiosité. On rend visite au comte. On interroge les Frères. Et c’est leur joie de rendre témoignage à Celui qui sur la croix porte dans son amour tous les péchés du monde[2]. »

zinzendorfZinzendorf, en partant de Genève, laisse derrière lui une petite communauté qui, au début du xixe siècle, se réunit autour de Jean-Pierre Bost, un instituteur très pieux. Et c’est parmi les jeunes hommes qui fréquentent le groupe morave qu’est créée la Société des Amis avec Jean-Pierre Bost et son fils Ami, Émile Guers, Henri-Louis Empeytaz, et plus tard Henri Pyt. Tous ces personnages participent de ce qu’on a appelé le Premier réveil genevois. Leur programme spirituel, bien étudié par Marc Lüthi, tient en ces quelques mots : « Renoncer au monde et à ses convoitises, veiller les uns sur les autres, nous reprendre mutuellement dans l’amour, et n’avoir d’autre Maître que Celui dont le sang nous a lavés[3]. » Tous ces jeunes pasteurs ou proposants sont très vite en butte à l’animosité de la Vénérable Compagnie.

Les Français à peine partis, Genève tout juste rattachée à la Confédération Helvétique, et l’on voit les Britanniques s’intéresser à la nouvelle situation religieuse de l’ancienne capitale protestante. Dès le printemps 1816, en effet, Richard Wilcox, qui habite Genève, commence à témoigner publiquement de sa foi calviniste (il est méthodiste, et disciple du calviniste Whitefield). Il attire les jeunes de la Société des Amis, mais doit rentrer en Grande-Bretagne dès janvier 1817. Tout aussitôt, pendant le même mois, arrive alors à Genève Robert Haldane, un riche Écossais très calviniste. Sa forte personnalité, son charisme et ses convictions bien affirmées provoquent un mouvement important en sa faveur parmi les pasteurs genevois. C’est alors, et en réaction contre ce désordre apparent, que la Vénérable Compagnie commet son Règlement pacificateur, un texte que doivent signer les jeunes pasteurs proches d’Haldane, les attaquant directement et frontalement. Voici quelques extraits de cette déclaration exigée :

Nous promettons de nous abstenir tant que nous résiderons et que nous prêcherons dans les Églises du canton de Genève, d’établir, soit par un discours entier, soit par une partie de discours dirigée vers ce but, notre opinion

1 – Sur la manière dont la nature divine est unie à la personne de Jésus-Christ ;

2 – Sur le péché originel ;

3 – Sur la manière dont la grâce opère, et sur la grâce efficiente ;

4 – Sur la prédestination[4]. »

     Ce texte est publié le 3 mai 1817, et les jeunes pasteurs, qui jusqu’alors ne sont pas particulièrement séparatistes, décident de fonder les bases d’une Église indépendante dès le 18 mai. Haldane ne fait pourtant pas partie des fondateurs de cette nouvelle Église, car il part à Montauban le 20 juin. Arrive alors à Genève, en juillet de la même année, le riche banquier Henri Drummond qui continue le travail de ses deux prédécesseurs. Le 23 août marque la date fondatrice de l’Église indépendante de Genève, appelée aussi, dans ses débuts, l’Église du Bourg-du-Four, de par le fait que les membres de cette nouvelle Église se réunissent dans les locaux qu’ils louent au 14 de la Place du Bourg-du-Four au centre de la vieille ville de Genève. De son côté Henry Drummond réfléchit, en cette fin d’année 1817, à ce qui sera son projet de Société Continentale, ou Européenne, dont le but serait de trouver et de salarier des évangélistes capables de partir en mission en France. Quant à l’Église du Bourg-du-Four, elle ne reste pas longtemps la seule Église du réveil genevois. César Malan est en effet un jeune pasteur-instituteur brillant, révoqué dès le 4 novembre 1818 de sa fonction catéchétique, son catéchisme n’étant plus celui, orthodoxe, de l’Académie, et accusé de propager une théologie trop calviniste. César Malan construit alors dans le jardin de ses parents une chapelle en bois dite du Témoignage. Par la suite, en juin 1824, il fonde son Église du Témoignage. Les deux Églises du réveil genevois ne parviendront jamais à s’entendre durablement, et le bâtiment en bois sera détruit à la mort de Malan en septembre 1864.

Le 18 janvier 1821, Charles Cook a une longue discussion avec Henri-Louis Empeytaz à la chapelle du Bourg-du-Four. Dans son Journal il écrit : « Il (M. Empeytaz) m’a assuré qu’il était du même avis que nous, et m’a aussi donné pleine satisfaction relativement au témoignage de l’Esprit et à la doctrine de l’entière sanctification. Je lui ai demandé si ses frères Gonthier et Guers, les deux autres pasteurs de la nouvelle Église, pensaient comme lui, et il m’a répondu affirmativement[5]. » Cette conversation ne dit rien du calvinisme strict partagé par tous les pasteurs réveillés de Genève, mais laisse entendre que Cook n’a guère de chance de trouver sa place parmi eux.

*

charles cook

Charles Cook

Lorsque Cook arrive à Lausanne, après avoir quitté Genève, il y trouve une importante communauté britannique dont certains, comme Miss Mary-Ann Greaves (1778-1846)[6], sont déjà méthodistes. Il rencontre aussi le pasteur Auguste Rochat. Le paysage politico-religieux lausannois est alors relativement calme. Il y a bien quelques conventicules par-ci par-là qui étudient la Bible, mais ils ont la bénédiction du Doyen Louis Curtat, pourtant très conservateur.

Pendant son séjour dans le canton de Vaud, Cook fait par deux fois le voyage à Yverdon. Or, au printemps de l’année suivante, en 1822, à Yverdon justement, est créée une Société Vaudoise Évangélique des Missions. Cette création provoque une très violente réaction des autorités, et du Doyen Curtat soutenu par Alexandre Vinet. Curtat accuse même ce qu’il appelle les « Méthodistes d’Angleterre[7] » de provoquer des désordres au sein de l’Église Réformée vaudoise. Les événements s’accélèrent alors. Trois pasteurs sont licenciés, qui fondent immédiatement l’Église Évangélique du canton de Vaud. Plus tard, à la suite d’une loi punissant de bannissement les pasteurs insoumis, plusieurs d’entre eux quittent Lausanne pour Paris, Nîmes ou Montpellier. Mais les petites Églises évangéliques indépendantes prolifèrent, dans le plus grand désordre et la plus grande liberté. Peut-on dire que Charles Cook est responsable de cette première crise politico-religieuse à Lausanne ? Peut-être pas entièrement, mais il y a surement participé.

Cook quitte la Suisse le 22 janvier 1821, pour s’installer dans son nouveau poste dans le Midi, à Congénies en Vaunage.

*     *

*

Un petit groupe de méthodistes s’est formé à Lausanne après le premier départ de Cook.  Or, vingt ans plus tard, un nouvel élément intervient : John Nelson Darby arrive en Suisse. Après un passage à Genève, il séjourne à Lausanne en 1839, et attaque d’emblée le méthodisme en écrivant, en mars 1840, De la doctrine des wesleyens à l’égard de la perfection chrétienne. Les méthodistes lausannois appellent aussitôt Charles Cook à la rescousse et celui-ci répond de deux façons : il réédite le sermon N° 54 de John Wesley portant sur Rm 8, 32 et intitulé : De la libre grâce, et s’installe à Lausanne, avec femme et enfants, en octobre 1841, initiant ainsi la mission méthodiste française en Suisse romande.

Il se bat sur tous les fronts. D’abord contre le prosélytisme de Darby, redoutable au point de détruire toutes les jeunes Églises évangéliques du canton de Vaud. Mais le méthodisme résiste, et grandit même en récupérant quelques membres des Églises évangéliques disparues. Il se bat aussi par petits traités interposés, contre le calvinisme sectaire de César Malan, le fondateur de l’Église du Témoignage à Genève. Avec l’aide de son jeune fils Jean-Paul, il fonde à Lausanne une importante école du dimanche. Cette institution restera la plus importante pendant toute la présence méthodiste française en Suisse, et Jean-Paul Cook deviendra en France l’un des fondateurs de la Société des Écoles du Dimanche.

Charles Cook crée une annexe à Aigle où un deuxième pasteur s’installe, Jean-Louis Rostan, qui y fonde une école du dimanche dès son arrivée. Il est remplacé par William Ogier en 1844, puis par Gédéon Jaulmes en 1848.

Enfin Cook n’a pas beaucoup de chance avec la santé des siens : il perd une fille d’abord, puis un fils nouveau-né, puis sa femme à l’accouchement d’un autre fils, qui meurt à son tour peu après.

En février 1845, la révolution éclate à Lausanne. L’État veut reprendre le contrôle du religieux, provoquant la démission d’Alexandre Vinet puis celle de 108 pasteurs et de 40 suffragants. Les méthodistes sont inquiétés à leur tour, et Charles Cook est expulsé au printemps 1847.

*

Pour ne pas laisser le poste de Lausanne vacant, Charles permute avec le pasteur de Nîmes, Matthieu Gallienne. Ce dernier travaille d’abord avec Gédéon Jaulmes, puis avec William Ogier qui revient à Aigle entre 1847 et 1851. C’est lui qui fait, en 1850, une tentative missionnaire dans les Vallées Vaudoises du Piémont, dans le but avoué d’évangéliser l’Italie. Cet essai n’a pas de lendemain, les Vaudois de ces vallées italiennes ne désirant pas se séparer de leur calvinisme strict.

Louis Martin, natif du canton de Vaud, dessert Aigle de 1851 à 1855, alors qu’à Lausanne Henri de Jersey a remplacé Matthieu Gallienne en 1852, et y reste jusqu’au retour de Charles Cook en 1855.

*

Cook revient en 1855, la paix civile étant rétablie à Lausanne. Jean Lelièvre s’installe la même année à Aigle, commence la desserte suivie de Vevey, et entretient une communauté naissante à Villeneuve. En 1857, Cook vieillissant et malade, reçoit l’aide de son fils Émile. Et sa fille Marie arrive à son tour, avec son mari Sully Jaulmes qui prend la desserte d’Aigle. Mais Charles Cook meurt le 21 janvier 1858, et Paul Rolland remplace Sully Jaulmes à Aigle pour trois ans.

*     *

*

James Hocart père arrive à Lausanne peu après la mort de Charles Cook, et il est très vite confronté à deux problèmes : l’un interne à la ville de Lausanne, en rapport à la nécessité d’y avoir enfin une chapelle méthodiste ; l’autre posé à l’ensemble du méthodisme français : avoir sa propre école de théologie pour former les futurs pasteurs. Grâce à un concours de circonstances favorables, la construction du Valentin devient possible, et 1867 est l’année de son inauguration. James Hocart reçoit de l’aide à partir de cette date, d’abord par son fils James, deuxième du nom, puis en 1868 par James Wood, en 1869 par l’étudiant Thomas-J. Desprez, et enfin par Gédéon Jaulmes à partir de 1870.

Sur la route du canton du Valais, au bout du lac Léman, deux autres stations sont officiellement créées, Villeneuve et Vevey, pendant qu’Aigle décroît régulièrement. D’ailleurs le pasteur d’Aigle, Louis Martin, y meurt le 2 janvier 1865, aussitôt remplacé par Alfred Dupuy jusqu’en 1870, puis par Henri de Jersey. Mais malgré tous les efforts des deux pasteurs en poste, le méthodisme français en Suisse végète. Une nouvelle tentative tardive d’implantation à Genève reste sans suite.

*

Gédéon Jaulmes remplace James Hocart à Lausanne en 1872. Dans le canton de Vaud, Samuel Bertin s’installe la même année à Vevey, desservant Villeneuve et laissant Aigle à pourvoir, alors qu’Henri de Jersey part à Vauvert. Désormais il n’y aura plus aucun pasteur méthodiste en poste à Aigle.

*

C’est la période où commence la lutte contre l’alcoolisme dont nous parlerons juste après. Les annexes sont tour à tour occupées par le second pasteur : Vevey a remplacé Aigle en 1872, occupé par Samuel Bertin jusqu’en 1875, puis par Jean-Wesley Lelièvre de 1875 à 1877, puis par James-Lihou Ozanne jusqu’en 1879. De cette date à 1885, le poste du canton de Vaud n’est pas pourvu, et c’est le pasteur de Lausanne qui dessert Villeneuve et Vevey. Georges Godel reprend le poste de Vevey-Villeneuve en 1885, jusqu’en 1889, suivi pour trois ans par Théophile Roux, puis en 1893 par Gorges Schefter. Cette année-là, les postes de Vevey et Aigle sont définitivement abandonnés. Le pasteur habite Villeneuve désormais. Ainsi Louis Parker en 1894, Henri Faure en 1895. En 1896 et 1897 c’est Théophile Roux qui vient pour la deuxième fois. Celui-ci clôt le poste de Villeneuve, abandonné à son tour en 1900, comme l’ensemble du canton de Vaud et après trois années sans pasteur.

 En 1874, Lausanne reste le grand centre où habite le pasteur Cornforth, responsable de l’ensemble de la Suisse romande. Mais il vieillit. Il est secondé de 1878 à 1880 par James Wood, de 1880 à 1883 par Matthieu Gallienne. De 1885 à 1889, Cornforth est à Calais, et il est remplacé à Lausanne par Philippe-Georges Ader. À partir de 1894 il reste seul et prend sa retraite en 1901, à Lausanne, à l’âge de 73 ans. Avant la fin du siècle, William Cornforth est rejoint par un autre vieux pasteur, Siméon Dugand, le seul qui soit d’origine française. Lausanne est définitivement abandonnée en 1900, le Valentin est vendu, les méthodistes français quittent la Suisse pour n’y plus revenir. William Cornforth meurt à Lausanne le 13 septembre 1904.

Remarquez en conclusion de cette courte évocation historique, que les trois pasteurs les plus représentatifs de la présence du méthodisme français en Suisse romande sont tous britanniques, deux anglais et un, James Hocart, venu des Îles Anglo-normandes. On peut affirmer sans grand risque de se tromper que le méthodisme français à Lausanne est en définitive essentiellement britannique !

*     *

*

Voyons maintenant trois importantes réalisations du méthodisme wesleyen francophone dans le canton de Vaud. Il s’agit de la création de la société des écoles du dimanche vaudoise, de la construction de l’immeuble du Valentin, et de leur participation à la fondation de la Croix bleue, fer de lance de la lutte contre l’alcoolisme.

*

Dès son arrivée dans la capitale du canton de Vaud, Cook ouvre dans le quartier de La Palud, le 28 mai 1842, la première école du dimanche de Suisse romande qu’il confie à son fils Jean-Paul. Or ce dernier n’a que quatorze ans, mais il est aidé par son frère Émile et par sa sœur Marie. Et c’est peut-être grâce à cette direction juvénile que l’école du dimanche de La Palud prend son envol. Car le succès est immédiat, regroupant vingt filles et cinq garçons[8]. La fondation de l’école du dimanche d’Aigle suit, on l’a vu, le 16 juillet 1842.

La femme de Charles Cook, Julie née Marzials, décède à Lausanne le 21 mai 1844. Et c’est alors qu’éclate, le 14 février 1845, la Révolution politico-religieuse du Canton de Vaud qui provoque presque aussitôt une baisse considérable de l’effectif des élèves des deux écoles méthodistes de Lausanne. Pourtant, il faut le signaler, les deux écoles en question ne sont jamais inquiétées par les autorités.

Charles Cook se remarie, à Paris, au début du mois de juillet 1845, avec une demoiselle de Lausanne ayant déjà passé la quarantaine, Mathilde de Molin (27 mars 1801-29 mars 1897). Elle est la sœur cadette d’Amélie, qui est l’épouse du pasteur momier lausannois Charles-Auguste Dapples (1791-1873). En épousant la sœur d’Amélie Dapples, Cook entre donc de plein pied dans les débats houleux qui agitent Lausanne avant et pendant la Révolution du 18 février 1845. Or ces milieux entretiennent d’excellents rapports avec les promoteurs de certains systèmes pédagogiques, comme : « Monnard, Gauthey, Lèbre, Espérandieu, […][9]. » Jean-Paul Cook, comme son père Charles, a donc profité de l’apport pédagogique des familles de Molin et Dapples.

C’est alors qu’est publié à Lausanne en juin 1847, un petit essai signé par Jean-Paul Cook et intitulé Histoire et organisation d’une école du dimanche[10]. Dans son introduction, Jean-Paul Cook explique sa démarche : « Il s’agit tout premièrement d’enseigner à l’enfant les principales vérités du christianisme et de lui donner les moyens de les connaître par lui-même, c’est-à-dire qu’il faut lui apprendre à lire pour qu’il médite lui-même la Parole de Dieu[11]. »

L’école du dimanche réunit donc les plus jeunes, à qui on apprend à lire pour qu’ils puissent lire la Bible, et les plus grands qui apprennent les versets bibliques pour pouvoir les réciter et les commenter. Les maîtresses sortent souvent des rangs des petites filles qui, devenues grandes, désirent rester dans l’école de leur enfance. La prière spontanée est très pratiquée, lors de réunions organisées. Après ce temps de prières, tout le monde participe à une « exhortation », qui est une sorte de culte pour enfants. L’école du dimanche n’est donc pas un catéchisme, même si elle en fait office. Ce n’est pas non plus une école de semaine, même si les enfants y apprennent à lire. Elle doit avoir le soutien d’une bibliothèque, et, de plus, elle doit être concernée par l’effort missionnaire. Dans l’optique méthodiste, à partir de Jean-Paul Cook et en France, l’école du dimanche devient, au-delà de l’instruction biblique, un chemin de conversion des enfants.

L’histoire des écoles du dimanche à Lausanne est bien connue grâce au pasteur vaudois Charles Bergier[12]. Une Société des Écoles du Dimanche (SED), est créée le 17 août 1852, au 21 de la rue Saint-Laurent, et dirigée dès sa création par un comité « composé de MM. Baup, professeur à la Faculté de théologie de l’Église libre, président ; Curchod, pasteur national, caissier ; Henri de Jersey, pasteur méthodiste, Georges de Meuron, de l’Église des frères, et Cuénod, étudiant, secrétaire[13]. » Le premier bureau possède donc un caractère très œcuménique, peut-être suite à la création, à Londres en 1846, de l’Alliance Évangélique.

Au début de son existence, la SED vaudoise dépend beaucoup de sa grande sœur française. Le rapport d’activité de 1860 compte, pour le Canton de Vaud, 186 écoles regroupant 6.000 élèves. Le professeur Baup, mort en 1853, est remplacé à la présidence par le pasteur de Meuron, jusqu’en 1876. À cette date, c’est le directeur de l’École Vinet, Adam Vulliet, qui s’assoit dans le fauteuil présidentiel jusqu’en 1892. Enfin, pour ce qui concerne la période de la présence méthodiste française en Suisse romande, c’est le pasteur Armand Méan qui est le dernier président, de 1892 à 1900.

Mais déjà en 1860, l’œuvre a besoin d’un « agent missionnaire » pour continuer son expansion. Or Albert Woodruff (1807–1891), le riche Américain bien connu des méthodistes français depuis son passage à Paris en 1856, est justement à Lausanne cette année-là. Il se propose de salarier cet agent, ce qui soulage grandement les finances de la SED lausannoise. Elle fait appel pour ce poste à Sully Jaulmes la même année, et ce dernier y travaille jusqu’à sa mort.

Sully Jaulmes (octobre 1822 – 3 décembre 1891) est le second fils de la fratrie Jaulmes de Congénies, un village situé à côté de Nîmes. Il devient naturellement, au sein de sa famille très méthodiste, un bon prédicateur laïc, mais n’est pas accepté comme pasteur. Il se marie, le 17 mai 1855, avec Marie Cook, seule fille survivante de Charles et Julie Cook. Le couple est à Lausanne en 1858 pour accompagner les derniers instants du missionnaire britannique. Les Jaulmes s’installent donc à Lausanne, où naissent leurs neuf enfants. Marie, qui a déjà secondé son frère à la direction de l’école du dimanche de La Palud, n’a aucune difficulté pour aider son mari dans son ministère catéchétique pendant plus de trente ans. Jaulmes développe avec ardeur les écoles du dimanche vaudoises comme le prouve le fait qu’en 1883, le canton de Vaud compte 350 écoles, 18.000 élèves et 2.000 moniteurs. Ce très actif agent méthodiste de la SED du Canton de Vaud finit par attirer l’attention de l’Église nationale vaudoise qui récupère le concept dès la mort de son fondateur. Car Sully Jaulmes meurt d’une crise d’apoplexie, dans la nuit du 3 au 4 décembre 1891. Il laisse à son épouse l’héritage de toutes ses créations littéraires dont elle doit, dans les années suivantes, négocier la cession au Comité de la SED vaudoise, qui du coup cesse tous rapports avec le méthodisme. Marie Jaulmes-Cook meurt à son tour à Lausanne le 16 novembre 1906[14].

*Valentin

Le Valentin est un superbe immeuble composé de trois corps de bâtiments. À gauche il y a la chapelle, à droite le presbytère, et au milieu la Tour, où, sur trois étages, étaient réparties les chambres des étudiants. C’est actuellement, je crois, le plus bel ensemble et la plus belle chapelle du méthodisme français encore en état. Il a été construit entre 1866 et 1867, sur les plans d’un architecte britannique, avec des fonds américains, britanniques, et provenant d’une tournée de souscription faite par Jean-Paul Cook aux États Unis. Le Valentin est inauguré le 27 septembre 1867 et accueille aussitôt les premiers élèves qui se destinent au ministère. Les méthodistes épiscopaux lausannois ont dignement fêté le 150e anniversaire de ce haut lieu en septembre 2017.

Les élèves y recevaient un double enseignement : celui du pasteur méthodiste en poste, et celui des professeurs de la faculté de théologie évangélique de Lausanne, celle qu’on appelle la « Môme[15]. » Deux pasteurs méthodistes seulement ont soutenu leur thèse dans cette faculté lausannoise, James Hocart fils en 1871, et Onésime Prunier en 1875. Ce dernier a été consacré par son père Frédéric Prunier, dans cette chapelle, le 17 juin 1879.

Pourtant c’est avec la « Môme » que le bât blesse. Car, à peine 17 ans plus tard, en 1884, la maison d’études quitte le Valentin pour des « raisons complexes ». Ces raisons tiennent en fait aux mauvais rapports entretenus avec la Faculté évangélique de Lausanne, considérée par les méthodistes comme ayant dévié vers le rationalisme.

L’immeuble est vendu en 1900 pour moitié aux méthodistes allemands, présents à Lausanne depuis 1857, et pour moitié aux méthodistes italiens qui ont de la peine à payer leur part.

*

Déjà en 1852 le pasteur Henri Martin, en poste à Aigle, signale que, je cite : « un grand obstacle au progrès de l’Évangile dans cette partie du canton, c’est l’affreuse ivrognerie. … N’importe, Dieu aidant, nous combattrons ce bouc puant, quand je devrais seul le saisir par les cornes, j’essayerai s’il est possible au moins de lui en ôter une[16] ».

Mais il faut attendre 1877 pour que le pasteur lausannois Louis-Lucien Rochat fonde la Croix Bleue. Les pasteurs méthodistes se jettent dans la brèche et l’un d’eux, James Wood en poste quelques temps à Lausanne, participera plus tard à la mise en place de la Croix bleue à Paris, lorsqu’il y sera muté. Son collègue à Lausanne, William Cornforth, fonde lui-même, en 1879, deux Société de tempérance, une à Lausanne et une à Aigle.

*     *

*

On l’a vu, les pasteurs méthodistes franco-britanniques ont quitté petit à petit la Suisse romande. Mais pourquoi ?

Il me semble que les raisons sont de deux ordres : l’évolution du méthodisme au sein de l’ambiance religieuse du canton de Vaud, et l’évolution du méthodisme français dans le paysage protestant français, le tout pendant le deuxième xixe siècle.

En Suisse romande, le nombre d’Églises et de sectes protestantes n’a cessé d’augmenter, rendant la concurrence difficile. Et puis la présence de deux autres Églises méthodistes, allemande et italienne, à Lausanne, même en gardant de bons rapports fraternels, cela ne facilite pas les choses. Surtout si ces Églises, comme l’Église méthodiste allemande, sont infiniment plus riches que la pauvre petite Église méthodiste française.

Celle-ci a, en plus, d’autres projets. Elle veut partir à la conquête de la France, et évangéliser les grandes villes, ce qu’elle n’avait pas fait jusques là. N’oubliant pas qu’une des caractéristiques les plus importantes du méthodisme est son engagement missionnaire, elle se lance en 1885 dans une mission en Kabylie, une montagne côtière de l’Algérie alors française, face au plus grand des défis : l’évangélisation des musulmans. Bref, l’Église méthodiste française n’a plus ni argent ni pasteur à consacrer à la section suisse de son œuvre.

Et c’est ainsi que la mission méthodiste française en Suisse romande n’a laissé, derrière elle, que quelques tombes. Il y a celles de Mme Cook et de ses trois derniers enfants, nés à Lausanne, dans le cimetière de la paroisse Saint-Laurent situé en contrebas de l’Asile des Aveugles, un cimetière qui n’existe plus. Il y a celle de Charles Cook, qui est enterré dans un ancien cimetière, au-dessous de l’église de la Croix d’Ouchy. Il est impossible aujourd’hui de retrouver la trace de cette tombe, ce cimetière étant à l’heure actuelle transformé en un joli petit jardin public d’agrément. Sur sa tombe, ces mots étaient écrits : « Charles Cook, âgé de 71 ans, 21 février 1858. Nul ne vit pour soi-même. »

Notes : 

[1]. Lire Jean-Paul Cook, Vie de Charles Cook, 1e partie, Paris, Librairie Évangélique, 1862, 264 p.

[2]. Gabriel Mützenberg, À l’écoute du Réveil, St Légier (Ch), Éditions Emmaüs, 1989, p. 42.

[3]. Marc Lüthi, Aux sources historiques des Églises Évangéliques. L’évolution de leurs ministères et de leurs ecclésiologies en Suisse Romande, Bevaix (Suisse), Éditions Je Sème, Dossier Vivre Hors Série, 2003, p. 19.

[4]. Ibidem. p. 22.

[5]. Jean-Paul Cook, Vie de Charles Cook, 1e partie, op. cit., p. 97-98.

[6]. Jean-Pierre Bastide, La fracture religieuse vaudoise, 1847-1966, Genève, Labor & Fides, 2016, p. 43.

[7]. Cité par Marc Lüthy, Aux sources historiques des Églises Évangéliques. op.cit. p. 78.

[8]. Jean-Paul Cook École du Dimanche, op. cit., p. 7.

[9]. Henri Perrochon « L’École Vinet », dans Collectif, Hommage à l’école Vinet, 1839-1939, Lausanne, La Concorde, 1939, p. 13-14. Une autre participante à cet « Hommage à l’école Vinet », Mme Renée Warnery écrit de plus : « Mme de Molin était une éducatrice remarquable », et ajoute en note 1 : « Cette école dont Mme de Molin s’occupait avec ses filles Mathilde, devenue plus tard Mme Charles Cook, et Augustine, morte en 1859, dura une dizaine d’années, jusqu’au départ de Mme de Molin pour Paris en 1841. Divers professeurs y enseignaient, dont M. Gauthey, qui devait, après la Révolution de 1845, retrouver Mme de Molin à Paris et s’occuper avec elle des Cours gradués pour les jeunes demoiselles protestantes à la Chaussée d’Antin. »

[10]. Jean-Paul Cook, École du Dimanche, op. cit., 31 p.

[11]. Ibidem, p. 6.

[12]. Charles Bergier, Cent ans au service des enfants. Esquisse de l’histoire de la Société des Écoles du Dimanche du Canton de Vaud, 1852-1952, Lausanne, Imprimeries réunies S. A., 1952, 23 p.

[13]. Ibidem, p. 10

[14]. Ev. vendredi 23 novembre 1906, p. 187.

[15]. Lire Jean-Pierre Bastian, La fracture religieuse vaudoise (1847-1966), Genève, Labor & Fides, 2016.

[16]. CF 1852-204-207.

Publicités